NaNo2017 : 3

Sophie trépignait. Le train n’avait que cinq minutes de retard, pourtant elles lui parurent interminables. Enfin l’élégant ICE blanc glissa le long de la voie et s’immobilisa presque silencieusement. Les portes coulissèrent, et les voyageurs commencèrent à descendre les uns à la suite des autres, sans se bousculer. Certains se mettaient à courir le pied à peine posé sur le quai, sans doute pour pouvoir attraper leur correspondance.
Tournant la tête de droite à gauche, elle finit par repérer celle qu’elle cherchait dans le flot des voyageurs.
– Joséphine ! s’écria-t-elle joyeusement en faisant des grands gestes dans sa direction.
Joséphine s’empressa de rejoindre sa cousine. Arrivée près d’elle, elle laissa tomber son sac de voyage fleuri pour pouvoir mieux serrer Sophie contre elle. Les deux jeunes femmes s’embrassèrent les joues et se sourirent.
– Tu es magnifique, mon petit lutin ! la complimenta Sophie. Comme toujours l’amour te réussit !
– Mon petit lutin ! Ça faisait longtemps qu’on ne m’avait pas appelée comme ça !
C’était le surnom que Sophie donnait à Joséphine lorsqu’elles étaient enfants. A l’époque elle ressemblait vraiment à un lutin. Elle était petite pour son âge, avait une peau naturellement dorée, des yeux noirs malicieux et des petites dents pointues. Elle n’avait pas beaucoup changé. Joséphine n’était toujours pas bien grande et elle avait toujours son air de lutin. Par contre, son corps fin était très musclé. Même si elle n’en avait pas l’air sous ses airs d’elfe fluette, Joséphine était la personne la plus forte que Sophie connaissait. Elle avait même battu François au bras de fer alors qu’elle avait déjà bu quelques verres et que des fous rires intempestifs affaiblissaient son bras. Il fallait dire qu’elle était une adepte de CrossFit depuis des années…
– Je suis tellement contente de te voir, tu ne peux pas savoir ! s’écria Sophie.
– Moi aussi ! En tout cas c’est gentil d’être venue me retrouver à Liège !
Joséphine était en route pour Amsterdam, où elle comptait retrouver son copain du moment, un hollandais du nom de Stijn qu’elle avait rencontré dans son magasin. Joséphine était fleuriste à Lille, un métier qui lui allait bien, et Stijn, touriste perdu, était entré dans sa boutique pour lui demander un renseignement. C’était presque l’heure de la fermeture, et elle avait bien vu qu’elle lui plaisait, alors elle lui avait proposé de l’accompagner. Maintenant que Stijn était rentré chez lui, elle lui rendait visite. Elle était consciente qu’ils n’avaient aucun avenir ensemble, leurs vies étant tellement éloignées l’une de l’autre, mais cette histoire lui aurait au moins permis de visiter Amsterdam. Et puis, Stijn était d’agréable compagnie et elle voulait en profiter aussi longtemps que possible. Toujours est-il qu’en réservant son billet de train, elle avait prévu deux heures de correspondance à Liège. Sophie préférait la retrouver là-bas qu’à Bruxelles. Elle avait besoin de changer d’air.
– Ça me fait plaisir de revenir ici, dit Sophie.
Elle s’empara du sac de Joséphine et les deux jeunes femmes sortirent de la gare.
– Qu’est-ce qu’on fait ? demanda Sophie. On prend le bus pour aller en centre-ville ou on se pose en terrasse ?
En face de la gare s’alignaient plusieurs bars, restaurants et cafés.
– Allons là-bas, dit Joséphine en désignant une brasserie du menton. Je mangerais bien quelque chose.
Elles s’installèrent à une petite table libre. La terrasse était bondée. C’était le début de l’été, et en ce samedi après-midi ensoleillé, les gens étaient heureux d’être assis dehors après avoir été enfermés toute la semaine.
Joséphine jeta un coup d’œil à la carte.
– Ah, justement ce dont j’avais envie ! fit-elle.
Elle referma la carte aussi sec et attendit qu’un serveur veuille bien prendre leur commande.
– Tu m’étonnes, remarqua Sophie. D’habitude, tu analyses la carte en détail et c’est toujours moi qui finit par choisir pour toi !
– Je sais. Mais ne me demande pas pourquoi, ça fait des jours que j’ai envie d’une choucroute.
– D’une choucroute ?! Par ce temps-là ?
– Et pourquoi pas ? En plus, je n’ai pas mangé à midi. J’ai faim !
Le serveur arriva sur ces entrefaites. Il réprima tant bien que mal un sourire en notant le souhait de Joséphine. Il ne tarda pas à revenir déposer un thé vert devant Sophie et une imposante assiette de choucroute garnie devant Joséphine.
– C’est trop drôle, il faut vraiment que je te prenne en photo ! s’écria Sophie.
La vue de Joséphine, avec sa petite coupe boule, ses immenses lunettes de soleil à la Audrey Hepburn et sa robe fleurie à volants attablée devant le plat que Sophie ne mangeait pratiquement qu’au Nouvel An était tout simplement irrésistible.
Sophie sortit son téléphone et immortalisa cet instant.
– Je te l’enverrai si tu veux !
– D’accord. Il faudra aussi qu’on prenne une photo de nous deux.
Joséphine s’attaqua à sa choucroute avec un plaisir évident.
– Alors, quoi de neuf ? fit-elle entre deux bouchées.
– Oh, la routine, tu sais bien…
Joséphine posa sa fourchette et prit la main de Sophie.
– Pas de ça avec moi, ma chérie. Je te connais par cœur, et je ne suis pas aveugle. Je vois bien que ça ne va pas fort depuis quelques temps…
Le sourire enjoué de Sophie disparut, et des larmes lui montèrent aux yeux. C’était le moment qu’elle avait redouté et espéré tout à la fois, la véritable raison pour laquelle elle avait tenu à voir sa cousine à Liège et pas chez elle. Joséphine était sa meilleure amie depuis toujours, et la seule à qui elle pouvait envisager d’ouvrir son cœur pour décharger le trop plein de désespoir qui s’était insidieusement accumulé au fil des mois.
– Alors, qu’est-ce qui ne va pas ? Le boulot… ou François ?
A voir la grimace de Sophie, elle comprit qu’elle avait visé juste. Elle s’en doutait, Sophie lui avait déjà fait de vagues allusions à ce sujet au téléphone, mais elle n’était pas rentrée dans les détails. François devait probablement être dans les parages, ou peut-être qu’elle ne voulait pas craquer lorsqu’elle était seule, sans personne pour la consoler…
Sophie défit sa queue de cheval et ébouriffa ses cheveux de façon à cacher un peu son visage et remit ses lunettes de soleil. Elle sentait les larmes venir et n’avait aucune envie que leurs voisins de table ne profitent du spectacle.
– Je ne sais plus où j’en suis, avoua-t-elle. Ça fait des mois qu’on ne redescend plus de nos montagnes russes. Il me tape sur les nerfs, je lui tape sur les nerfs, on s’engueule, on s’évite, puis il se passe un truc touchant ou on se rappelle des bons souvenirs et tout à coup tout va bien pour un temps, jusqu’à la prochaine engueulade. Et on repart pour un tour. Je… je n’en peux plus. Je ne sais pas combien de temps je vais encore tenir…
Joséphine lui serra les doigts sans rien dire. Sophie avait besoin de parler, elle interviendrait après, si cela avait une quelconque utilité. En tout cas elle ferait de son mieux pour la réconforter. Sophie était une véritable sœur pour elle, et elle souffrait de la voir si malheureuse.
– Je ne sais plus sur quel pied danser. Hier soir encore il était adorable quand je suis rentrée du boulot. Il avait cuisiné, on a bien parlé et rigolé un peu, puis je vais prendre ma douche et quand je sors de la salle de bain et que je vais près de lui pour l’embrasser, il m’a repoussée ! J’imagine qu’il devait être de mauvais poil à cause de sa thèse, pour changer ! Il avait dû recevoir un mail de son maître de recherches qui ne lui a pas plu, mais moi, je n’y suis pour rien ! Pourquoi je serais punie pour des problèmes qui ne regardent que lui ? Et même ça, tu vois, je n’ose plus lui en parler, ou je me fais traiter d’égoïste. Tout ça parce que je ne le materne pas ! Il a l’air d’attendre de moi que je prenne tout son quotidien en main, pour que monsieur le libre-penseur puisse diriger son énergie créatrice vers sa thèse et pas vers son gagne-pain ou le ménage mais merde, je ne suis pas sa mère ! Et lui, il s’occupe de moi, peut-être ?
Sophie retira sa main de celle de Joséphine pour essuyer ses joues. Elle sortit un mouchoir de son sac à main de cuir rouge et épongea son mascara avant qu’il ne lui donne des airs de panda avec un œil au beurre noir.
– Et tu veux que je te dise ? Mais tu gardes ça pour toi, hein ?
Joséphine promit.
– Je suis tellement fatiguée de me faire régulièrement repousser que je ne tente plus aucune approche. Résultat, je ne sais même plus vraiment depuis combien de temps on n’a plus fait l’amour. Je me sens asséchée, affectivement parlant. Et le pire, c’est qu’on ne se montre plus aucune tendresse. On ne se promène plus main dans la main, on ne s’embrasse presque plus. Je sais que c’est en partie ma faute, que je ne devrais pas baisser les bras, mais la distance s’installe et je suis trop lasse pour la combler. Je n’en peux plus, je ne sais plus quoi faire. Rester, ou… ou partir ?
Sa voix s’étrangla et ses larmes se remirent à courir de plus belle. Joséphine lui caressa doucement le bras, attendant qu’elle se ressaisisse.
– Dis, Jo, qu’est-ce que je dois faire ?
– Ce n’est pas à moi de te le dire. En tout cas, quelque chose doit changer.
– Je sais. Je devrais m’en aller, seulement… j’ai du mal à imaginer la vie sans lui… Au fond je l’aime encore à la folie, sinon je ne souffrirais pas autant, tu ne crois pas ?
– Je ne sais pas, avança prudemment Joséphine. Il se pourrait que tu aimes encore le François du temps de Liège. Mais votre situation a changé, vous ne vivez plus tout à fait la même vie… Il est normal que votre relation se transforme aussi. Si vous arrivez à réparer ce qui peut l’être et à repartir sur de nouvelles bases, vous avez une chance de retrouver le bonheur.
– Il faut être deux pour ça, et je ne suis même pas sûre que François en ait envie, renifla Sophie. Je n’arrive plus à savoir ce qu’il pense ou s’il m’aime encore. La vérité, c’est que je ne le comprends plus, ni lui, ni ses réactions…
Joséphine était tellement triste pour Sophie ! Elle qui avait toujours admiré le couple si soudé qu’elle formait avec François, elle était sidérée de voir à quel point leur situation s’était dégradée. Si ça se trouve ils ne seraient même plus ensemble la prochaine fois qu’elles se verraient ! Les larmes lui montèrent aux yeux à cette pensée, mais elle les refoula. Elle était là pour aider Sophie, pas pour se faire consoler…
– Viens par là, ma belle, dit-elle en s’agenouillant près de sa cousine et en attirant sa tête sur son épaule.
Enfin, Sophie se laissa complètement aller aux larmes. Le moustachu assis à la table d’à côté les observait avec curiosité, mais Joséphine le regarda bien en face et il détourna la tête. Cela servit d’avertissement aux autres curieux. Joséphine caressa doucement le dos de Sophie jusqu’à ce qu’elle se calme. Puis elle regagna sa place et observa Sophie qui se mouchait.
– Ça va mieux ?
– Oui, merci.
Elle se sentait vidée et apaisée à la fois.
– Ma pauvre, je t’ai empêchée de manger alors que tu avais faim, dit Sophie avec un sourire un peu forcé.
– Ne t’en fais pas pour moi, j’ai encore le temps de finir, et même de prendre un dessert !
Elles se partagèrent un délicieux cheesecake speculoos-framboise, puis elles se hâtèrent de régler l’addition. Sophie raccompagna Joséphine jusqu’à son train.
– Merci encore de m’avoir écoutée, ça m’a fait beaucoup de bien !
– Je suis heureuse d’avoir pu t’aider un peu.
Sophie prit Joséphine dans ses bras et la serra longuement contre elle.
– A bientôt, j’espère !
– Passe me voir à Lille un de ces jours !
– Promis !
Les portes automatiques se fermèrent et le train partit. Sophie changea de voie et attendit que le prochain train pour Bruxelles la ramène chez elle.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *