NaNo 2017 : 4

Joséphine humait avec délices l’odeur de terre chaude abreuvée de pluie. Les portes-fenêtres étaient grandes ouvertes sur la terrasse, et la jeune femme s’adonnait à une de ses activités favorites : écouter la pluie d’été crépiter sur les champs. Elle avait de la chance, c’était du colza d’un jaune intense qui poussait derrière la haie du jardin de ses grands-parents, ce qui donnait une qualité incroyable à la lumière filtrant à travers les lourds nuages gris. Joséphine était très sensible à la lumière et aux couleurs. Enfant elle faisait beaucoup de peinture, puis elle avait découvert sa passion pour les fleurs et avait délaissé ses tubes de gouache. Mais au fond, ce qui l’avait attirée dans le métier de fleuriste restait l’assemblage de formes et de couleurs, et les fleurs, avec la douceur de leurs pétales et leur parfum, étaient pour Joséphine un support de travail encore plus agréable que la peinture. Et puis elle adorait le caractère éphémère de ses créations et le fait qu’elle avait pu les réaliser de ses mains. Elle aimait aussi l’accessibilité de son artisanat et le fait que sa seule fonction soit le plaisir des sens. Sans oublier le fait que ses bouquets montraient aussi à leurs destinataires que quelqu’un avait pensé à eux. Si son travail contribuait à rapprocher les gens les uns des autres, elle en était heureuse. Jamais elle n’aurait pu s’imaginer travailler dans un bureau et tapoter toute la journée sur des touches d’ordinateur, cela lui paraissait bien trop abstrait.
– Il est magnifique ton bouquet ! disait justement Jeannette.
– Merci Mamie. Je suis contente qu’il te plaise !
Jeannette adorait les hortensias, en particuliers ceux d’un bleu majestueux, et Joséphine les avait assemblés à de l’eucalyptus, une orchidée Vanda, du viburnum en fruits, du myosotis, du delphinum ainsi qu’à une anémone. Le tout faisait un effet des plus extravagants disposé dans un vase de cristal gravé de lignes transparentes. Jeannette le déposa sur la table de bois sombre de la cuisine, l’admira un instant et s’attela à la préparation du café.
Joséphine regarda autour d’elle et soupira d’aise. C’était bon d’être de retour dans cette maison. Comme beaucoup d’enfants, elle avait passé de nombreux étés chez ses grands-parents, en particulier dans cette immense cuisine rustique aux murs blanchis à la chaux et aux poutres sombres apparentes. Cette pièce chaleureuse, avec son poêle en fonte, sa grande table de chêne et sa banquette d’angle, constituait le cœur de la maison. C’était là que les enfants jouaient l’hiver ou quand il pleuvait trop fort pour rester dehors (à noter qu’ils s’empressaient d’aller sauter dans les flaques dès que la pluie avait cessé), là que Jeannette tricotait, assise dans son fauteuil Voltaire recouvert de velours rouge, tout près du poêle, et là qu’Hubert, ancien chef cuisinier, préparait ses bons petits plats.
Du plus loin que Joséphine s’en souvienne, il y avait toujours eu un chien couché dans son panier près de la porte d’entrée. Hubert avait une passion pour les épagneuls bretons et sa chienne actuelle, qui répondait au nom d’Elisa (Hubert adorait Serge Gainsbourg), suivait les allées et venues de Jeannette du regard, la tête sagement posée sur ses pattes avant. Tout a coup elle se redressa et se mit à remuer la queue, ce qui indiqua à Joséphine que son grand-père était de retour.
– Voilà, je t’ai installée dans la chambre d’enfant, comme toujours, annonça-t-il en entrant dans la cuisine.
– Merci, papy ! dit Joséphine.
Elle l’embrassa sur la joue. Il sentait bon l’after-shave.
Hubert alla déposer un petit baiser dans le cou de Jeannette puis une caresse sur la tête d’Elisa avant de s’attabler en face de sa petite-fille.
– Jolies fleurs, dit-il. Je suppose qu’elles viennent de ta boutique ?
Joséphine hocha la tête.
– Tu es douée, commenta le vieil homme.
La jeune femme sourit.
– Et ta boutique, ça marche toujours aussi bien ? voulut-il savoir.
– De mieux en mieux ! J’ai même une employée maintenant ! Elle a commencé il y a une semaine.
– C’est bien, tu vas pouvoir recommencer à voyager !
– Je l’espère…
Joséphine était une infatigable voyageuse qui avait déjà visité nombre de pays, et ce alors même qu’elle n’avait pas encore vingt-cinq ans. Ce qu’elle aimait par-dessus tout, c’était l’aventure et le contact humain, loin des circuits touristiques de masse. Elle adorait dormir chez l’habitant, faire du stop ou parcourir des centaines de kilomètres à vélo, avec pour seuls bagages un sac à dos ou ses quatre sacoches de vélo ortlieb patinées par l’usage. Elle avait dû mettre un frein à sa soif de découvertes quand elle avait ouvert sa boutique, se contentant de city-trips en Europe. Cela ne la gênait pas outre mesure. C’était le prix à payer pour être son propre patron, et elle aimait son métier. Mais maintenant que les affaires avaient bien démarré, elle aurait bien aimé s’accorder un ou deux longs voyages par an. Elle devrait faire soigneusement ses calculs pour voir si elle pouvait se le permettre.
Jeannette disposa la cafetière, les tasses et tout le nécessaire à table et s’installa sur le banc, à côté d’Hubert. Joséphine se servit et se fit le « lait au café » sucré de son enfance, un plaisir qu’elle ne s’accordait qu’en visite chez ses grands-parents. Elle resterait deux jours et trois nuits chez eux, et Jeannette et Hubert étaient visiblement ravis de l’avoir et semblaient tout disposés à la chouchouter, ce dont Joséphine n’allait certainement pas se plaindre. Ils échangèrent les derniers potins de la famille et parlèrent de ce qui les occupait. Hubert voulait faire couvrir la terrasse avant l’automne, Jeannette avait fondé un club de poker qui se réunissait à tour de rôle chez ses membres pour passer des après-midis endiablés, et Joséphine parla de son séjour à Amsterdam. Même si Hubert et Jeannette avaient du mal à suivre la vie amoureuse de leur petite-fille et le bonheur qu’elle semblait en retirer, du moins pour l’instant, ils ne firent aucun commentaire désobligeant. Ils espéraient qu’un jour elle fixerait son choix sur un homme bien avec qui elle pourrait fonder une famille, mais elle était encore jeune, alors pourquoi la bousculer ?
Joséphine se resservit du café et croqua dans un macaron à la framboise. C’était la nouvelle marotte culinaire d’Hubert et sa recette était très réussie.
– Au fait, tu as des nouvelles de Sophie ? demanda Jeannette.
– Elle est à Paris en ce moment, pour un séminaire, répondit Joséphine.
– Et avec François, ça se passe comment ?
– Elle ne vous en a pas parlé ?
– Vaguement. J’ai l’impression que ça ne vas pas trop fort, dit Jeannette. En tout cas elle ne semblait plus très heureuse, au téléphone.
– C’est vrai, confirma Hubert. Elle fait comme si ça allait, mais on la connaît bien, notre petite, elle nous la fait pas, à nous.
– Tu sais si c’est grave, ce qui se passe entre eux ?
– Ecoutez, si elle ne vous a pas donné de détails, c’est qu’elle ne tient pas trop à en parler pour l’instant. Je suis sûre qu’elle vous mettra au courant de tout dès qu’elle sera prête.
– Mais toi, tu sais quelque chose, pas vrai ? fit Hubert avec perspicacité.
– Elle s’est confiée à moi, c’est vrai. Elle m’a aussi dit de ne rien répéter.
– A nous, tu peux bien le dire, non ? insista Jeannette.
– Désolée, mamie, mais non.
Joséphine vit à la bouche pincée de Jeannette qu’elle l’avait vexée.
– Mamie, ce n’est pas qu’elle ne vous fait pas confiance. Je pense juste qu’elle ne veut pas vous inquiéter inutilement tant qu’elle ne saura pas où elle en est.
– En attendant on se fait du soucis pour elle, nous !
– Laisse la p’tite tranquille, chérie, dit Hubert en pressant la main de sa femme.
Jeannette se détendit.
– D’accord. Je vais nous rechercher une goutte de lait pour le café.
Ils changèrent de sujet. Hubert se leva pour fermer la porte-fenêtre. La pluie continuait à tomber, le ciel s’était encore assombri et l’air avait fraîchi. Même si c’était l’été, Joséphine espéra qu’ils allumeraient le poêle. Ainsi elle pourrait lire blottie près de sa chaleur. Elle avait emmenée Belle du seigneur en prévision et se réjouissait déjà de s’y replonger. Adolescente elle était un peu amoureuse de Solal et elle avait hâte de le retrouver, même si aujourd’hui, elle n’aurait pas voulu vivre le grand amour qu’il vivait avec Ariane. Leur histoire l’avait vaccinée contre la passion poussée à son extrême. Sa vision du grand amour, elle l’avait sous les yeux en cet instant. Hubert et Jeannette auraient cinquante-deux ans de mariage le mois prochain et ils savaient encore se montrer tendres l’un envers l’autre. Leur couple avait harmonieusement traversé la vie de famille puis l’arrivée à la retraite, et avait survécu à la perte d’un enfant. Joséphine n’avait jamais connu son oncle Michel, mort d’une méningite à l’âge d’un an.
Le téléphone sonna, et Jeannette se leva pour aller répondre. L’appareil vétuste était dans la pièce voisine, un petit salon dans lequel trônait une télé à tubes cathodiques et qui leur servait aussi de bureau.
– Tu as fini ? lui demanda Hubert.
– Oui, merci.
Joséphine rassembla les assiettes et les couverts et les tendit à son grand-père. Ensemble ils débarrassèrent la table, et comme la conversation de Jeannette avait l’air de durer, ils entreprirent de faire la vaisselle.
– Ta grand-mère et moi, nous sommes toujours partagé le travail de femmes, fit-il avec un clin d’œil.
Joséphine sourit, sachant très bien qu’il ne pensait pas sérieusement ce qu’il disait. Hubert rangeait la dernière assiette dans le vaissellier quand Jeannette revint.
– Ça va ma chérie ? s’inquiéta Hubert.
Jeannette, le teint pâle, fixa Joséphine.
– Mamie, qu’est-ce qu’il se passe ? C’était qui, au téléphone ?
– Ta mère.
– Elle va bien ? Et papa ? Dis-moi, s’il te plaît, tu commences à me faire peur.
– Pas Marylin. Sylvie.
Hubert s’empourpra.
– Sylvie ? Mais qu’est-ce qu’elle peut bien vouloir à notre Joséphine ? s’écria-t-il.
– Elle veut la voir.
Joséphine resta interdite, trop surprise par cette nouvelle pour pouvoir réagir. Puis la colère de son grand-père l’atteignit. Elle le comprenait, elle aussi en avait souvent ressenti, dans le passé. Puis vint la curiosité. Qu’est-ce que Sylvie pouvait bien avoir à lui dire ?
– Pourquoi ? finit-elle par demander.
– Elle ne me l’a pas dit.
– Qu’est-ce qui t’a pris si longtemps, alors ? voulut savoir Hubert.
– Elle a essayé de me convaincre de lui donner les coordonnées de Joséphine, mais je lui ai répondu que tu étais adulte et que si tu n’avais pas pris contact avec elle ces dernières années, c’est que tu n’en avais pas envie. J’ai fini par lui donner ton adresse email, pour avoir la paix. J’espère que tu ne m’en veux pas… Tu pourras l’effacer sans même le lire si tu ne veux rien savoir… Elle m’a prise complètement au dépourvu !
– A ta place j’aurais raccroché directement, fulmina Hubert. Lui donner l’adresse de Joséphine, même son adresse email, après ce qu’elle lui a fait !
– Je ne savais pas quoi faire d’autre, elle m’a fait pitié, je dois l’avouer. Elle avait l’air désespérée.
Jeannette se mordit la lèvre inférieure. Joséphine s’approcha d’elle et la prit dans ses bras.
– Je suis désolée, ma chérie, je t’ai mise dans une situation impossible ! dit la vieille dame.
– Ne t’en fais pas, il ne lui serait pas trop difficile de me retrouver. Mon nom et l’adresse de ma boutique sont sur internet de toute façon. Si elle a quelque chose à me dire, j’aime autant qu’elle m’écrive un email plutôt qu’elle se pointe à l’improviste ! Non, mamie, tu as bien fait.
Ils se rassirent à table. Joséphine enfouit son visage dans les mains. Jeannette lui caressa doucement le dos.
– Qu’est-ce que tu comptes faire ? demanda-t-elle.
– Je n’en sais rien.
En vérité la curiosité l’avait emporté. Une pointe de remords, aussi. Et si Sylvie était sur le point de mourir ? Pouvait-elle lui refuser le droit de lui parler une dernière fois ? De lui laisser une chance de s’expliquer ? Même si elle doutait que ce que Sylvie avait à lui dire puisse changer quoi que ce soit à leur relation, elle était curieuse de le savoir.

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