NaNo 2017 : 5

Sophie sortit son téléphone pour regarder l’heure. 21h27. Quoi, déjà ? pensa-t-elle. Elle n’avait pratiquement pas avancé.
– Tenez, c’est pour la maison, lui dit le serveur en lui resservant un verre de rosé.
Il lui fit son sourire le plus charmeur et lui lança un clin d’œil avant de retourner s’occuper des autres clients. Sophie leva son verre dans sa direction et lui rendit son sourire. Elle était un peu pompette, mais cette ambiance lui convenait bien mieux pour travailler que l’austérité impersonnelle de sa minuscule chambre d’hôtel, juste de l’autre côté du boulevard.
C’était sa dernière nuit à Paris. Elle avait assisté à un congrès avec les bureaux nationaux de l’UEFDD, marathon épuisant de réunions et exposés de toutes sortes. Demain il lui resterait un peu de temps pour se balader dans la capitale avant de reprendre son train, et elle avait envie de revisiter le musée d’Orsay. Mais si elle voulait que ce projet se concrétise, il lui fallait terminer le procès-verbal de la dernière réunion ce soir.
Sophie se sentait bien, dans l’ambiance feutrée de la brasserie. En début de soirée elle avait regretté que la terrasse soit bondée, elle aurait bien pris l’apéro dehors après être restée enfermée toute la journée. Elle avait pensé se balader un peu et revenir plus tard, mais son estomac criait famine, et l’endroit lui paraissait sympa malgré son côté cliché. Cette brasserie parisienne, avec ses banquettes cramoisies typiques, son comptoir, ses miroirs et cette décoration un peu désuette était un vrai piège à touristes ! D’ailleurs, deux Américains s’extasiaient bruyamment en découvrant les French specialities de la carte : coq au vin, steak sauce béarnaise, tarte tatin et même, so disgusting, des escargots de Bourgogne !
– You should try them, it’s delicious, dit-elle en passant.
Elle laissa les Américains ahuris et entra dans l’établissement, en réalité bien plus vaste qu’il ne le paraissait de l’extérieur. Au passage elle lorgna les assiettes des autres clients et eut l’impression qu’un nombre non négligeable d’entre eux étaient des habitués (ils appelaient les serveurs par leur petit nom), ce qui la rassura sur la qualité des plats. Elle choisit une table dans le fond, un peu à l’écart de la porte pour ne pas être distraite par le va-et-vient des entrées et sorties. Un charmant serveur à l’air un peu contrarié vint à sa rencontre.
– Sorry, you cant’t sit there, this section is closed…
– Pardon, je cherchais juste un endroit calme pour travailler, s’excusa Sophie.
Ce n’est qu’à cet instant qu’elle remarqua le panneau qui disait : « réservé jusqu’à 22h ». Elle regarda autour d’elle à la recherche d’un endroit plus approprié.
– Excusez-moi, je vous prenais pour une touriste, dit le serveur en se déridant. Suivez-moi s’il vous plaît.
Il la conduisit dans une petite salle attenante que Sophie n’avait pas remarquée auparavant.
– Là, vous serez très bien ici, dit-il en lui indiquant une vaste table ronde. Vous avez une prise de courant à votre droite, et je vais vous écrire notre mot de passe pour le wifi.
– Merci beaucoup.
Il griffonna « la vie en rose » sur son carnet de commandes et arracha la feuille.
– Voilà. Qu’est-ce que je peux vous servir, mademoiselle ?
– Un rosé pamplemousse.
Sophie sortit ses notes et son ordinateur portable et s’installa. Pour l’instant elle était seule dans la pièce tapissée de publicités rétro et de miroirs. Au-dessus d’une table voisine, un ventilateur brassait l’air moite de cette chaude journée de juin finissante.
– Voilà, dit le serveur en déposant précautionneusement le verre devant Sophie. Vous désirez manger quelque chose ?
– Oui, s’il vous plaît.
– Je vous apporte la carte.
Sophie savait déjà ce qu’elle prendrait en entrée. Elle avait envie des escargots depuis qu’elle avait entendu les Américains les mentionner. Par contre, elle était ouverte à tout pour le reste.
– Et voici !
Le serveur la regarda bien dans les yeux en lui remettant la carte. Le cœur de Sophie se mit à battre un peu plus vite. Il y avait longtemps qu’on n’avait pas flirté avec elle, et cela faisait du bien. Depuis qu’elle était à Paris, elle se sentait plus désirable. Elle avait remarqué les regards admiratifs des hommes quand elle marchait dans la rue, leurs sourires en coin, et parfois même, l’un d’eux lui adressait un « Vous êtes charmante, mademoiselle ». Cela n’avait rien de harcèlement sexuel, ce n’était pas comme ces hommes qui la suivaient parfois à Bruxelles en lui faisant des propositions graveleuses et la traitaient de « sale pute » quand elle refusait. A Paris, le regard des hommes était appréciateurs et respectueux, du moins dans l’expérience qu’elle en avait faite jusqu’à présent. Elle se sentait refleurir sous ses regards, et elle souriait plus, ce qui devait lui en attirer bien d’autres encore.
Elle parcourut la carte des yeux, un peu indécise. Elle mourait de faim et tout ou presque lui donnait l’eau à la bouche. Finalement elle se décida pour une viande de pâturage saignante accompagnée d’une onctueuse sauce au poivre, de frites et de salade. En dessert, elle avait envie d’une crème brûlée. Ou d’une tarte au citron. Elle déciderait plus tard, en espérant qu’après tout ça, elle aurait encore assez faim pour le dessert. Et pour faire descendre le tout, un pichet de rosé, s’il vous plaît !
Voyant qu’elle reposait la carte sur la table, le serveur fut là en un clin d’œil. A la dernière minute, elle décida qu’elle avait envie de terminer le repas sur une note fondante et commanda la tarte au citron.
– Vous n’allez pas exploser après tout ça ? se permit-il de demander sans cacher son amusement.
– Peut-être. C’est ça ou je ne mange plus pendant trois jours…
En attendant son repas, Sophie se mit en devoir de relire et d’organiser ses notes. Elle n’avança pas beaucoup, ses escargots étaient déjà là. Un délice. Le beurre d’ail était parfait, elle dut se retenir de ne pas le finir à la petite cuillère. Après cela elle sirota un verre de rosé, renonçant à travailler pendant le repas. Elle décida de prendre une vraie pause et en profita pour observer les gens autour d’elle, ce qu’ils mangeaient, à quoi ils ressemblaient, ce qu’ils portaient. Elle remarqua avec amusement que le charmant serveur jetait de fréquents regards dans sa direction. Quand il vit que son verre était vide, il s’empressa de venir le lui remplir, ce qui était parfaitement inutile étant donné que Sophie avait son pichet à portée de main. Mais c’était agréable d’être chouchoutée et d’avoir l’impression que quelqu’un était à sa disposition, prêt à exécuter le moindre de ses désirs. Cette pensée, avec toutes ses implications, la fit rougir, d’autant plus qu’elle était loin d’être insensible au sourire à fossettes et au jean moulant du jeune homme, elle devait bien se l’avouer. Elle se surprit même à être jalouse quand elle le vit faire la bise à une ravissante habituée qui s’installa au comptoir pour grignoter des tranches de saucisson.
Son bœuf arriva, à la cuisson parfaite. La sauce était succulente également, la salade, fraîche et croquante à souhait. Seules les frites laissaient un peu à désirer, mais c’était sans doute normal d’être déçue après avoir passé les six dernières années en Belgique… Quand à la tarte au citron, même si elle n’égalait pas celle de sa mère (Sophie était partiale, elle était prête à l’admettre), elle était tiède et fondante, bien citronnée sans être acide ni trop sucrée, comme c’était souvent le cas. Malgré sa bonne volonté elle ne put pas la finir, à moins de prendre le risque d’être malade, et elle laissa la croûte à regret sur le bord de son assiette qu’elle repoussa au bout de la table pour signifier qu’elle avait fini. Tout de suite, le serveur fut là pour débarrasser.
– Tout va bien, mademoiselle ? Il vous faut autre chose ?
– Ça va merci, répondit-elle. En tout cas je me suis régalée…
– Je le dirai à la cheffe, ça lui fera plaisir !
Avant de partir il désigna l’ordinateur fermé et les notes étalées sur la nappe blanche.
– Depuis tout à l’heure, je me demande : est-ce que vous êtes journaliste ?
– Non, lobbyiste à Bruxelles.
– Vous êtes ici en congrès alors, j’imagine ?
– C’est ça, je repars demain…
– Hey, Victor ! cria une voix.
– Excusez-moi, dit-il en emportant son assiette.
Il disparut dans la cuisine, et Sophie ouvrit son ordinateur et commença à pianoter sur le clavier. Toutes les cinq minutes, elle se surprenait à relever la tête et à chercher Victor du regard. Puis elle se forçait à se replonger dans son travail. Peine perdue. C’est à ce moment-là qu’elle sortit son téléphone pour regarder l’heure et qu’elle vit qu’un peu plus d’une demi-heure seulement s’était écoulée depuis qu’elle s’était attelée au procès-verbal. Victor lui apporta son verre « offert par la maison », elle le leva dans sa direction, ils se sourirent, elle en but une longue gorgée et décida que la journée était finie. Elle n’aurait qu’à travailler le lendemain dans le train, même si c’était quelque chose qu’elle ne faisait pas d’habitude, préférant regarder le paysage défiler par la fenêtre ou écouter des podcasts.
Elle referma son ordinateur, mit de l’ordre dans ses papiers et fourra le tout dans son sac. Aussitôt, Victor fut près d’elle, l’air un brin alarmé (ou est-ce qu’elle se faisait des idées?)
– Vous partez déjà ?
– Non, je range, c’est tout. Et puis, je n’ai pas encore fini mon verre…
– Prenez votre temps. Quand vous voudrez régler, mon collègue viendra vous encaisser. Moi, j’ai terminé mon service.
– C’est vous qui partez, alors ?
– Oui.
Victor vit la déception se peindre sur les traits de Sophie. Pour lui qui était comédien, lire les physionomies lui était aisé. Il s’engouffra dans la brèche.
– A moins que vous ne me permettiez de m’asseoir avec vous… pour discuter…
– Avec plaisir. Pour discuter, alors…
Sophie avait conscience de se trouver sur une pente glissante. Puis elle se dit qu’il n’y avait rien de mal à parler en toute innocence avec un homme charmant. Elle avait vu que la brasserie fermait à 23 heures. Ils se sépareraient alors et elle rentrerait sagement à son hôtel en ayant passé une bonne soirée.
– J’en ai pour une minute, dit-il.
Sophie vit avec étonnement que son verre était déjà vide et en commanda un nouveau en se promettant que ce serait le dernier. Victor revint sans son tablier noir, deux verres de rosé à la main.
– Au fait, je m’appelle Sophie, dit-elle.
– A Paris, Sophie !
Ils trinquèrent et passèrent l’heure suivante à discuter de tout et de rien. Elle apprit qu’il était comédien au conservatoire, qu’il était célibataire mais qu’il avait une petite fille de trois ans qu’il s’efforçait de voir le plus souvent possible, ce qui n’était pas évident étant donné qu’elle vivait à la Martinique (la mère avait refusé de rester à Paris, et il n’avait pas voulu la suivre), et elle lui parla de sa vie bruxelloise en omettant bizarrement de mentionner François. Lorsqu’elle s’en rendit compte, elle ne fit rien pour rétablir la vérité. Etait-ce le vin, le charme de Victor, l’ambiance surchauffée de la brasserie animée ? Toujours est-il que toutes ses bonnes résolutions avaient volé en éclat à l’instant où ils avaient trinqué. A 23 heures, le collègue de Victor vint gentiment les mettre dehors. Elle régla sa note en laissant un très généreux pourboire sur la table, et c’est presque naturellement qu’elle prit la main de Victor lorsqu’ils sortirent sur le boulevard animé. Elle avait l’impression de vivre une parenthèse hors de sa vie, comme si elle était une autre personne, et ce sentiment grisant l’enivrait plus sûrement encore que ne l’avaient fait les verres de rosé.
– Sophie…
Elle se tourna vers lui. Le vent tiède faisait voler les mèches folles qui étaient sorties de son chignon haut.
– Tu es belle, dit Victor en coinçant l’une d’elle derrière son oreille. Il en profita pour lui caresser le pourtour de l’oreille, puis suivit la ligne de sa mâchoire du doigt, celle de son cou, la courbe de son épaule nue sous la fine bride de sa robe à rayures. Les yeux plantés dans les siens, elle ne se rendit compte de ce qu’elle faisait que lorsqu’elle sentit ses boucles noires sous ses doigts. Elle s’accrocha à sa nuque, le cœur battant en comprenant que c’était sa dernière chance pour que tout en reste là, qu’après, il serait trop tard, et qu’elle ne la saisirait pas. François avait été son seul amant, et jamais elle n’avait eu l’impression d’avoir manqué quelque chose en s’engageant si jeune dans une relation si sérieuse, jamais elle ne s’était demandé ce que ça pouvait faire d’être dans les bras d’un autre homme, caressée par d’autres mains, embrassée par d’autres lèvres que celles de François. Jusqu’à cet instant.
Victor l’enlaça plus étroitement. Ils oublièrent les passants dont certains leur jetaient des regards amusés, ils occultèrent le bruit de la circulation, la rumeur de voix s’interpellant, la musique qui sortait des bars, jetés à corps perdu dans ce baiser qu’ils avaient attendu toute la soirée, ce baiser qui semblait ne devoir jamais s’arrêter, ce baiser que seule l’absolue nécessité de reprendre leur souffle parviendrait à interrompre et qui reprendrait aussitôt après.
Lorsqu’enfin leurs lèvres se détachèrent l’une de l’autre, Victor posa la question fatidique :
– Chez toi ou chez moi ?
– Chez moi, répondit Sophie.
Ils traversèrent le boulevard et entrèrent dans l’hôtel.

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