NaNo 2017 : 6

François sifflotait en remuant le contenu de la poêle. De sa cuillère en bois, il préleva un peu de la sauce curry pour en vérifier le piquant. C’était presque un peu trop, il ajouta donc du lait de coco pour adoucir le tout. Il abaissa le feu et couvrit la poêle pour laisser finir de mijoter tranquillement son curry de légumes aux crevettes, l’un des plats préférés de Sophie. Il s’occupa ensuite du riz collant et vit qu’il serait bientôt cuit. Parfait, il était dans les temps. Tout serait prêt pour le retour de Sophie. Il se réjouissait de la voir, elle lui avait manqué.

Il ne regrettait qu’à moitié de ne pas l’avoir accompagnée à Paris. Il fallait dire qu’elle lui avait demandé de venir avec elle le lendemain d’une dispute absurde qui était née de sa seule volonté de vouloir la contredire à tout prix et l’emporter verbalement sur elle, un jour où Pascale avait rejeté toutes ses idées au boulot concernant l’organisation d’un séminaire pour les étudiants. Il avait bien remarqué que cette proposition était la manière de Sophie d’essayer de se rapprocher à nouveau, mais une impulsion absurde l’avait poussé à la refuser. Il voulait faire amende honorable, oui, seulement il tenait à choisir le moment et la manière de le faire, et pas se voir imposer un séjour cliché en amoureux à Paris où il se sentirait obligé de répondre aux attentes romantiques de sa compagne.

Evidemment, il avait regretté sa décision quasiment à la minute où Sophie était montée dans le train. Mais au moins il avait bien avancé sur sa thèse durant son absence. Les étudiants étaient en période d’examen et Pascale était partie une semaine en colloque, ce qui voulait dire qu’il avait le bureau pour lui tout seul et se sentait le maître des lieux. Cela lui avait remis en tête la raison première pour laquelle il avait voulu écrire une thèse, à savoir l’espoir de devenir professeur à l’université un jour, un métier qui lui laisserait toute la liberté qu’il désirerait, du moins à ce qu’il s’imaginait. Liberté de mener des recherches (ou pas) sur les sujets de son choix, liberté d’engager des collaborateurs et de déterminer le contenu des cours qu’il donnerait peut-être… Cette perspective l’avait si bien motivé qu’il avait travaillé d’arrache-pied pendant ces derniers jours. Allégé de la pression quasi-constante de sa mauvaise conscience à ne pas avancer comme il le devrait, il était donc d’excellente humeur.

Il referma la porte de la cuisine et gagna la salle de bain rutilante. Il se déshabilla en prenant soin de mettre ses vêtements sales dans le panier prévu à cet effet et sauta sous la douche en chantonnant Anarchy in the U.K. des Sex Pistols, son groupe préféré. Puis, enveloppé dans son peignoir moelleux, il se coupa les ongles, se tailla la barbe et peigna soigneusement sa crinière qu’il attacha en man bun. Il s’habilla ensuite d’un pantalon de lin kaki qu’il avait pris la peine de repasser et du T-shirt à encolure en V que Sophie adorait. Puis il retourna dans la cuisine pour s’assurer que tout était sous contrôle avant d’aller inspecter le salon.

Il avait décidé qu’ils mangeraient sur la table basse, assis par-terre sur les gros coussins rouges du canapé. Sophie adorait ces repas « à l’asiatique », et ce soir il avait envie de lui faire plaisir. Il était même allé acheté des fleurs pour décorer la commode de leur chambre. Un court instant il avait envisagé d’aller la chercher à la gare, le bouquet à la main, mais finalement il préférait la surprendre ici, à la maison, lieu chargé de tensions qu’ils avaient fui tous les deux ces derniers temps, il le voyait clairement à présent. Cela allait changer. A partir de maintenant, il s’efforcerait de reconstruire un nid d’amour tel qu’ils l’avaient connu pendant leur vie d’étudiants à Liège et de faire de leur maison un lieu ou ils se retrouveraient avec plaisir, un lieu qui aurait perdu l’ambiance pesante qui l’avait caractérisé jusqu’à maintenant. Tout en mettant la table, il rêvait déjà à leur nouveau départ, se voyant amoureusement lové contre Sophie sur leur canapé pourpre, comme au bon vieux temps. Ils auraient retrouvé leur complicité et n’auraient plus à faire d’efforts pour se parler gentiment, ils s’embrasseraient sans raison particulière, juste parce qu’ils en auraient envie, se toucheraient à la moindre occasion, comme à la l’époque où ils ne supportaient pas l’éloignement physique plus de quelques minutes lorsqu’ils étaient dans la même pièce. Il se rendait bien compte qu’il avait perdu sa légèreté lors du déménagement, et il ferait tout pour redevenir l’ancien François, celui qui donnerait envie à la Sophie de Liège de revenir. Il réalisa que la circonspection de Sophie à son égard n’était qu’un moyen de se protéger de ses sautes d’humeur. Il était plus facile à vivre lorsqu’ils s’étaient rencontrés, peut-être parce que la vie qu’il menait était plus facile elle aussi.

Voilà, tout était presque prêt. Il alluma les chandeliers de cristal puis parcourut sa bibliothèque iTunes à la recherche du best of de Frank Sinatra, qu’il jugea plus approprié à ce dîner aux chandelles que la prose de Sid Vicious. La voix du crooner entonna My way :

And now, the end is near
And so I face the final curtain
My friend, I’ll say it clear
I’ll state my case, of which I’m certain.

François monta le son et chanta avec lui. Il avait toujours aimé cette chanson. La minuterie en forme de tomate sonna pour lui rappeler de sortir le crémant du congélateur et il alla chercher la bouteille ainsi que deux coupes. Puis il s’assit et attendit. Il se releva presque aussitôt. Il venait d’entendre les clés dans la serrure.

Il se précipita dans l’entrée pour accueillie Sophie. La porte s’ouvrit, il se jeta sur elle et la prit dans ses bras, la serrant à l’étouffer. Elle laissa tomber son attaché-case et son sac de voyage et referma la porte du pied. Avant même qu’elle ait pu enlever sa veste ou ses sandales, François l’entraîna dans le salon.

Bienvenue à la maison ! s’écria-t-il en lui tendant une coupe de crémant.

Sophie ne fit pas un geste pour prendre la coupe. Elle regardait autour d’elle, avisant la table mise, les bougies, les fleurs, François et son sourire radieux, qui s’était fait beau pour elle. Elle fondit en larmes.

Qu’est-ce qu’il y a, ma puce ? Tu es fatiguée ?

Sophie se cacha le visage dans les mains et sanglota de plus belle. François n’y comprenait rien. Il reposa la coupe sur la table et s’approcha d’elle, voulut relever le menton de Sophie pour pouvoir voir ses yeux, mais elle fuyait son regard. De plus en plus inquiet, il demanda :

Mais enfin, Sophie, qu’est-ce qu’il s’est passé à Paris ?

Je… je t’ai trompé, lâcha-t-elle tout à trac.

Quoi ?

Hier soir… J’avais sans doute trop bu… Et il y avait ce type charmant, Victor… J’ai craqué… Pardon !

Sans doute elle-même consciente du pathétisme de ses justifications, elle se tut. François restait interdit. L’information commença à faire son chemin dans son cerveau, et pendant que son monde s’écroulait, cet imbécile de Sinatra continuait à chanter :

For what is a man, what has he got
If not himself, then he has naught
To say the things he truly feels
And not the words of one who kneels
The record shows I took the blows
And did it my way.

Yes, it was my way

Il savait qu’elle disait la vérité, c’était évident. Sinon elle ne serait pas dans un état pareil. Il avait presque pitié d’elle à la voir ainsi, sa veste en toile toujours sur le dos, les chevaux défaits et les traces de mascara sur les joues. Et puis la colère naquit dans son cœur. Elle avait un sacré culot de pleurer ainsi, alors que c’était lui et tous ses rêves de vie heureuse avec elle qu’elle venait de fouler aux pieds. Il se laissa tomber sur le canapé et se prit la tête à deux mains.

Putain, Sophie, qu’est-ce qui t’a pris ? T’as tout foutu en l’air !

Elle s’agenouilla près de lui et commença à lui raconter ce qui s’était passé la veille, mais il ne l’écoutait pas. Ce nom, Victor, tournait dans sa tête. Le salopard avait de la chance d’être loin, sinon il lui aurait fait sa fête ! Et Sophie, comment avait-elle pu se laisser séduire par un bellâtre pareil ? Comment avait-elle pu être aussi faible ? N’avait-elle pas pensé à lui ? Comment avait-elle pu lui faire ça ?

Assez, tais-toi maintenant ! s’écria-t-il. Je m’en fous de tes explications !

La vérité, c’était qu’il s’en voulait presque autant qu’il lui en voulait à elle. Au plus profond de lui-même, il savait qu’il avait sa part de responsabilité dans ce qui était arrivé. Mais il n’allait certainement pas l’admettre devant Sophie. Il ne lui allégerait pas la conscience, pas après qu’elle l’ait blessé autant. Jamais il n’avait autant souffert, et il voulait qu’elle souffre elle-aussi.

Sophie ne bougeait plus, ne parlait plus. Toujours agenouillée près de lui, elle semblait le supplier ou attendre son jugement, et cette vue était insupportable à François. Ce qu’il détesta encore plus, c’était la position dans laquelle elle l’avait mis. Désormais leur relation était entre ses mains. S’il décidait de la pardonner, rien ne serait plus comme avant. Elle avait irrémédiablement brisé quelque chose entre eux, et tout l’amour du monde n’y changerait rien. S’il décidait de rompre, il perdrait sa Sophie, et cette perspective lui noua la gorge, s’ajoutant à la colère qui menaçait déjà de l’étouffer.

Il se leva d’un bond et s’enfuit loin de Sophie, claquant la porte sans une explication, sans dire où il allait ni quand, ni s’il reviendrait. Il n’avait pas son portable avec lui ni de chaussures aux pieds, et nulle part où aller, donc libre d’aller où bon lui semblait. Alors il se mit à marcher, essayant de se libérer de l’image se Sophie agenouillée tout en se demandant combien de temps elle resterait ainsi, ce qu’elle pouvait bien penser en cette minute et si elle s’inquiétait de savoir où il allait et combien de temps il serait parti. Une joie mauvaise l’envahit à l’idée qu’elle se torturait peut-être à son sujet, mais cela n’allégea en rien sa peine.

Il accéléra le pas, espérant confusément avancer assez vite pour échapper à sa souffrance. Il décida de ne pas s’arrêter tant qu’il n’aurait pas les idées claires, même s’il devait marcher toute la nuit pour cela ou s’écrouler en chemin. Pourtant il fut obligé de s’arrêter avant même d’avoir quitté sa rue, incapable de faire un pas de plus tant ses larmes lui brouillaient la vue. Il regagna à tâtons la porte cochère de son immeuble et, accroupi dans l’ombre de son renfoncement, il laissa libre cours à son désespoir.

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