NaNo 2017 : 7

Marylin sortit la mousse au chocolat garnie de pistaches du frigo et alla la déposer sur la grande table ronde en fer forgé qui se trouvait au fond du jardin, sous le saule. Gérard l’avait prévenue que le train de Sophie n’avait pas de retard et qu’ils étaient en route, ils ne tarderaient donc pas à arriver. Elle se mit en devoir de préparer le sencha préféré de Sophie dans les règles de l’art, veillant à ne pas l’infuser avec de l’eau trop chaude ni trop longtemps. Elle allait la dorloter, sa Sophie ! Elle avait même pris une semaine de congés à la boutique de souvenirs où elle travaillait pour pouvoir mieux s’occuper d’elle. Gérard aurait bien aimé en faire autant mais il avait déjà accordé des vacances à son collaborateur, il devait donc « garder le navire », comme il disait.

Tout fut prêt juste à temps. Déjà elle entendait les pneus de la voiture crisser sur le gravier de l’allée. Elle s’empressa d’aller accueillir Gérard et Sophie.

Ma fille chérie ! s’écria-t-elle en ouvrant grand les bras.

Maman !

Marylin serra longuement Sophie contre elle avant de la tenir à bout de bras pour pouvoir l’observer d’un regard critique. Elle était pâle, les traits tirés, et elle avait pris quelques kilos depuis la dernière fois où elle l’avait vue. Marylin ne lui ferait aucune réflexion. Sophie avait toujours eu tendance à « manger son stress », et vu les circonstances actuelles, sa prise de poids était une chose presque naturelle. Ce n’était pas grave. Une semaine à la campagne à se faire dorloter devrait l’aider à aller un peu mieux, peut-être même à redevenir elle-même.

Je peux avoir un baiser, moi aussi ? quémanda Gérard.

Marylin s’exécuta de bonne grâce sous le regard amusé de Sophie.

Bon, les filles, je vous laisse, je dois retourner travailler.

Il remonta dans sa voiture de fonction gris métallisé, fit une marche arrière impeccable puis disparut sur la route de campagne.

Allez viens, ma belle, j’ai tout préparé.

Marylin la déchargea de son sac de voyages, et elles entrèrent dans la maison. Elles montèrent directement à l’étage en empruntant le vieil escalier tournant qui se trouvait dans l’entrée et se retrouvèrent dans un lumineux couloir aux murs et au parquet blanchis à la chaux. Marylin ouvrit la porte en face de l’escalier, celle qui donnait sur l’ancienne chambre de Sophie, désormais reconvertie en chambre d’amis. Elle s’était sentie obligée de demander leur avis aux filles avant de transformer leur chambre, et à son grand soulagement, Sophie et Joséphine n’avaient eu aucune objection, trouvant même l’idée absurde de conserver leur chambre tel un musée de leur jeunesse. Au contraire, leurs parents devaient utiliser cet espace pour eux.

Marylin déposa le sac de Sophie sur le lit. La fenêtre ouverte de la chambre aux murs pastels donnait sur le jardin et faisait entrer les parfums de l’été dans la pièce.

Les travaux sont finis ? demanda Sophie en pointant la pièce voisine du menton.

Oui. Tu veux voir ?

Elles sortirent de la chambre et Marylin ouvrit la porte de ce qui avait été l’antre de Joséphine, transformée en cinéma et discothèque. Un pan de mur était occupé par des étagères remplies de cassettes et DVD, le long du mur d’en face trônait une ancienne rangée de sièges de cinéma moelleux, en velours vert, qu’elle avait dénichée dans une brocante. Les disques de vinyle étaient rangés dans un meuble bas sur lequel trônait la platine de Marylin et une paire d’écouteurs sans fil Sennheiser, près d’une méridienne garnie de coussins moelleux. Une télécommande permettait de faire descendre un immense écran blanc qui tombait du plafond. Le projecteur se trouvait logé dans un compartiment de bois blanc fixé au plafond au-dessus de la rangée de fauteuils. C’était également dans cette pièce que Marylin exposait l’immense affiche de cinéma sur laquelle on la voyait distinctement, bien qu’au second plan. Comme elle aimait à le répéter, elle aurait pu devenir une star si elle n’avait pas décidé de se consacrer à sa famille.

Ils avaient tourné une partie du film à Remilly-sur-Serein, petite cité médiévale bien conservée et par là-même parfaitement adaptée aux tournages de films historiques. Marylin y campait la meilleure amie de l’héroïne et l’aidait à rejoindre sa famille en exil pour échapper à la guillotine révolutionnaire. Ça avait été son heure de gloire, et qui sait jusqu’où elle aurait pu aller si elle n’avait pas rencontré Gérard. Mais Marylin, orpheline depuis l’âge de quinze ans, fille unique, sans grands-parents encore en vie, désirait le cocon d’une famille plus encore qu’elle ne désirait la célébrité. Peut-être que son choix l’avait protégée d’une cruelle désillusion quant à sa carrière. Car même si son étoile montait, rien ne garantissait qu’elle atteindrait son zénith et s’y maintiendrait.

Bref, c’était lors de ce tournage qu’elle avait rencontré Gérard. Ils avaient fini de tourner toutes les scènes d’intérieur, mais le mauvais temps les avait empêchés de tourner la scène en extérieur prévue ce jour-là. En désespoir de cause, la production leur avait donné quartier libre et elle avait décidé de visiter Chablis, curieuse de voir la ville dont le nom lui avait toujours évoqué le vin. Armée d’un parapluie, elle avait parcouru les petites rues du centre et était entrée avec curiosité dans les boutiques. En début d’après-midi, la faim avait fini par se manifester et elle avait décidé de se payer le luxe d’un restaurant. Il y en avait un, sur la place principale, qui servait un buffet de spécialités. Voyant qu’elle s’attablait seule, un client, seul lui aussi, avait commencé à lui faire du rentre-dedans. Elle s’était prise au jeu, ils avaient mangé ensemble, il lui avait rendu visite sur le tournage, ils étaient jeunes, beaux, imprudents, et quelques semaines après avoir quitté Remilly, elle avait découvert qu’elle était enceinte. Un sentiment inconnu s’était alors éveillé en elle, un amour sauvage et immédiat pour le petit être qui grandissait en elle, un être à qui elle avait envie d’offrir un chaleureux cocon pour grandir et s’épanouir, même si cela voulait dire l’élever seule. Elle avait contacté Gérard pour le prévenir, et il s’était montré à la hauteur de la situation. Toujours amoureux de la flamboyante actrice, il l’avait épousée de grand cœur et permit à Marylin de réaliser ses aspirations familiales.

Malheureusement elle avait perdu ce bébé à six mois de grossesse, un petit garçon, à la suite de l’ouverture précoce de son col de l’utérus. Cela avait été un coup dur mais ne l’avait pas découragée pour autant. Un an plus tard elle était retombée enceinte, on lui avait fait un cerclage qui avait tenu bon, et Sophie était née, un peu trop tôt mais en excellente santé. Avec l’arrivée de Joséphine dans la famille quatre ans plus tard, un mari qui l’admirait toujours, une maison chaleureuse qui était pratiquement son domaine réservée, le bonheur familial de Marylin avait été parfait.

C’est génial maman, commenta Sophie. Il faudra se faire une séance ce soir !

Si tu veux ! A moins que ton père ne prolonge la soirée avec un digestif sur la terrasse…

Ça aussi ça peut être sympa. Quoique… Je ne suis pas sûre d’avoir l’alcool très joyeux en ce moment…

Ma chérie…

Marylin serra sa fille dans ses bras puis la prit par la taille.

Allez viens, ton sencha t’attend. Et une bonne mousse au chocolat avec des pistaches, comme tu aimes !

Maman, t’assures !

Elles regagnèrent le jardin et s’attablèrent sous le saule. De là où elles étaient, elles avaient une vue magnifique sur les remparts de Remilly et le Serein qui serpentait paresseusement à leurs pieds, au-delà desquels apparaissaient les maisons à colombage de la ville.

Marylin trempa ses lèvres dans le thé et remarqua que Sophie se détendait visiblement. Elles savourèrent leur mousse au chocolat sans se dire grand chose, puis Marylin la remit au frigo et revint s’asseoir près de Sophie, qui s’était resservi une tasse de thé.

Alors ma puce, toujours pas de nouvelles de François ?

Nan, soupira Sophie. Il est revenu chercher des affaires à lui chez nous pendant que j’étais au boulot, mais à part ça, je n’ai aucune idée d’où il est ou de ce qu’il fait…

Marylin vit que Sophie avait posé son téléphone bien en évidence sur la table et qu’elle y jetait des coups d’œil fréquents.

Il y a peut-être encore de l’espoir, ma chérie. Il pourrait te pardonner…

J’en doute. Je l’ai trop blessé.

Parce qu’il t’aime. Cet amour le ramènera peut-être vers toi.

Marylin vit au regard de sa fille qu’elle pensait quelque chose comme « qu’est-ce que tu en sais, d’abord ? », alors elle soupira et se décida à lui faire un aveu.

C’est ce qui s’est passé avec ton père, après tout !

Sophie ouvrit de grands yeux.

Quoi, toi aussi t’as trompé papa ?

Non. C’est lui qui m’a trompée, dans des circonstances analogues aux tiennes. C’était peu après l’arrivée de Joséphine.

Et pourquoi il aurait fait ça ?

Je n’étais plus très présente pour lui, occupée avec vous deux, et même s’il était heureux d’avoir Jo, je crois qu’il se sentait coincé de partout, à l’époque. A la maison, il n’était pas tranquille et je ne le chouchoutais plus comme avant, avec vous deux à mes basques toute la journée -note que je ne me plains pas, j’ai adoré cette époque. Et il était en train de monter le bureau et avait toujours du travail par-dessus la tête. Alors quand il a eu l’occasion de relâcher la pression, il l’a fait. Ce n’était que ça. Il ne connais même pas le nom de la pauvre fille qu’il a entraînée à l’hôtel cette nuit-là…

Et tu l’as pardonné ?

Pas tout de suite. Je lui ai fait la tête longtemps, je me sentais trahie. Il a vécu à l’hôtel deux semaines, le temps que je mette de l’ordre dans ma tête. Je me suis demandée ce que je voulais vraiment, et il m’est apparu que je voulais préserver mon foyer. Et puis, ce n’était pas comme s’il avait eu une maîtresse régulière… Je savais qu’il m’aimait encore. Il a fini par revenir à la maison, nous avons eu une longue discussion, il y a eu des larmes et des cris, et finalement, nous nous sommes laissé une deuxième chance.

Je ne me rappelle plus de tout cela…

Tu étais encore petite. Et nous vous avons souvent envoyées chez vos grands-parents pendant cette période. Comme c’étaient les vacances d’été, cela n’a rien eu d’inhabituel pour vous, alors vous n’avez pas posé de questions…

Tu l’as appris comment, qu’il t’avait trompée ?

Il me l’a dit lui-même, quand je lui ai demandé ce qui n’allait pas chez lui. J’avais bien remarqué que quelque chose ne tournait pas rond, il n’osait plus me regarder en face, n’était plus lui-même. J’avais même l’impression qu’il fuyait la maison…

Sophie resta un moment silencieuse, réfléchissant à ce qu’elle venait d’entendre. Marylin pouvait presque deviner le déroulement de ses pensées, elle la connaissait si bien ! En ce moment elle devait essayer de se rappeler cette époque, et peut-être que désormais, elle les verrait sous un autre jour, Gérard et elle. Elle espéra que son père n’avait pas baissé dans son estime. Cette histoire remontait à loin et Marylin avait été la seule à en souffrir, à l’époque, pas les enfants. Il n’y avait aucune raison que la relation entre Sophie et son père n’en pâtisse.

Et l’harmonie est revenue, après ça ? demanda finalement Sophie.

Pas tout à fait comme avant. Il m’a fallu du temps avant de pouvoir lui faire entièrement confiance à nouveau. Je ne crois qu’il m’ait encore trompée par la suite, il a eu une bonne leçon. Lui aussi tenait autant que moi à l’unité de notre famille, et il a failli nous perdre. Je lui ai dit que je partirais s’il recommençait, et il m’a crue, à ce qu’on dirait. Donc tu vois, les choses pourraient encore s’arranger entre toi et François…

Je ne pense pas, dit pensivement Sophie. D’abord, on n’a pas d’enfant. Et puis, Jo m’a dit un truc qui m’a fait réfléchir…

Quoi donc ?

Elle pense que si j’ai trompé François, c’était inconsciemment pour saboter notre relation. C’est vrai que ça faisait des mois que je n’en pouvais plus, et lui non plus, je pense, mais aucun de nous n’a eu le courage de prendre la décision qui s’impose.

Tu veux dire que tu as fait une bêtise si énorme pour le forcer à rompre ?

Je n’en sais rien. C’est bien possible…

Et s’il te pardonne, alors, tu te remets avec lui ?

Sophie laissa passer un long silence avant de répondre.

Je ne crois pas. Je me sens trop mal en sa présence, après ce que j’ai fait. Et lui qui a tendance à vouloir dominer les gens autour de lui, il aurait une « arme » contre moi. Il ne manquerait pas de me rappeler cette histoire à la moindre occasion, et ça finirait par nous pourrir la vie.

Sophie secoua la tête.

Non, ni lui ni moi ne pourrions être à nouveau heureux ensemble.

Marylin soupira. Elle aimait bien François, et elle regrettait de le voir sortir de la vie de Sophie. Mais c’était sa vie, justement. Pas la sienne.

Qu’est-ce que tu vas faire, alors ? Rompre ?

J’attends de voir s’il se manifeste et ce qu’il va dire.

Le téléphone de Sophie vibra sur la table et la jeune femme s’en empara vivement.

C’est Jo, commenta-t-elle. Elle demande si je suis bien arrivée.

Elle tapota une réponse sur l’écran et reposa son téléphone.

Ça fait combien de temps que tu n’as plus de nouvelles ? demanda Marylin.

Une semaine demain… Il refuse mes appels, m’a bloquée dans ses mails, ne répond pas à mes messages… Ce silence, ça me tue !

Laisse-lui le temps de réfléchir, tenta Marylin.

Elle comprenait sa fille. Sophie avait toujours détesté l’incertitude et les situations peu claires. Mais elle se mettait aussi à la place de François, pour l’avoir vécu. Et elle connaissait la profondeur de l’amour qui l’avait uni à Sophie. Il devait être complètement perdu en ce moment. Elle espéra que lui aussi était parti se réfugier dans sa famille, et que ses parents prenaient bien soin de lui.

Il finira bien par se manifester, fit Marylin. Après tout, vous habitez ensemble…

A ce niveau-là elle se trompait. François rompit, mais il le fit sans un mot. Quand Sophie rentra de sa semaine chez ses parents, il était venu rechercher toutes ses affaires et avait changé d’adresse.

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