NaNo 2017 : 8

Joséphine décrocha le téléphone avec bonne humeur.

Grand-mamie ! Je pensais justement à toi !

Ne dis pas de bêtises, ma cocotte. Si ça avait été le cas, tu m’aurais déjà appelée depuis longtemps !

Joséphine éclata de rire, heureuse d’entendre la voix un peu cassée de son arrière-grand-mère. C’était une vieille blague entre elles, Joséphine savait très bien que ce que Victorine venait de dire n’avait rien d’un reproche. C’était même souvent le contraire : Joséphine l’appelait le plus souvent, quand ça faisait longtemps qu’elle n’avait plus eu de nouvelles. Victorine était une femme très occupée malgré ses quatre-vingt-dix ans passés. Elle avait son yoga, ses copines (en tout cas celles qui étaient encore en vie), ses promenades dans le bois de Boulogne, ses sorties à l’opéra et au théâtre, ses lectures, ses soupirants, avant qu’elle ne les éconduise (elle n’avait aucune envie de jouer les infirmières, à son âge ! ), ses visites dans les musées… Bref, on ne pouvait pas dire qu’elle s’ennuyait.

Je l’ai fait, je te signale, mais tu n’étais pas à la maison, et comme tu refuses que je t’offre un portable, je dois attendre que tu me rappelles !

Un portable ! Jamais je ne m’achèterai un de ces appareils. Ne t’est-il jamais venu à l’esprit que j’avais envie d’être tranquille quand je vais quelque part ? Il n’y a rien de plus horrible que tous ces gens joignables en permanence, vissés à leurs écrans, qui ne regardent même plus autour d’eux… De mon temps, on pouvait encore tomber amoureux pendant un voyage en train, mais de nos jours, je ne crois pas que ce serait encore possible !

Victorine stoppa sa diatribe, un peu essoufflée par l’indignation.

Je sais, grand-mamie… Et tu sais quoi ? Tu as sans doute raison. C’est juste que c’est si pratique qu’on arrive plus à s’en passer une fois qu’on en a un.

C’est bien pour cela que je refuse tout net de commencer à m’en servir !

J’ai compris, je ne t’embêterai plus avec ça…

Malgré la modernité et l’indépendance dont faisait preuve Victorine dans bien des domaines, la technologie n’en faisait pas partie. Bien sûr, elle appréciait le confort moderne tel que l’électricité, le chauffage et l’eau courante, qu’elle n’avait pas toujours connus. Le téléphone fixe était ce qu’on pouvait trouver de plus récent chez elle, à part l’électroménager. Elle avait donné sa télé à sa voisine vingt ans auparavant, ayant peur d’être si hypnotisée par ce dangereux appareil qu’elle ne sortirait plus de chez elle et finirait par devenir gâteuse. Et même le téléphone était une relique vintage des années soixante, noir, massif, à cadran tournant, avec un fil interminable qui permettait de se balader avec. Quand Victorine ne déambulait pas lors de ses conversations téléphoniques, elle était assise dans son antique fauteuil vert mousse, l’appareil posé sur un guéridon à pieds recourbés, près d’un bloc-note, d’un stylo et du répertoire aux pages froissées. Joséphine pouvait parfaitement se l’imaginer tellement elle l’avait souvent vue téléphoner ainsi, habillée d’un sarouel multicolore cousu main au Népal, avec ses sautoirs fantaisie et ses longs cheveux de neige ramenés en chignon lâche.

Alors, quelles nouvelles, ma cocotte ? s’enquit Victorine. Tu es toujours aussi en forme ?

Plus que jamais ! Tu sais bien que j’ai toujours la super pêche en été !

Et la boutique ?

Elle tourne bien, tellement bien que je vais pouvoir repartir en voyage cet hiver…

Où ça ?

A Bali. Ou en Tanzanie. J’ai envie de fuir le froid…

Et pourquoi pas à Katmandou ?

Joséphine rit.

Ce voyage-là, je ne le ferai qu’avec toi, tu sais bien !

D’accord, pour mes cent ans alors, si je suis toujours là ! On emmènera Sophie avec nous !

Je suis sûre que tu seras toujours là, plus en forme que jamais ! Tu n’as qu’à continuer comme ça !

Victorine sourit. C’était vrai qu’elle n’avait pas à se plaindre. A part quelques vitamines qu’elle prenait en cure quand le besoin s’en faisait sentir, et des omégas 3 pour lutter contre l’inflammation (à titre préventif, tous les vieux de sa famille ayant souffert d’arthrose), elle ne prenait aucun médicament et n’était pour ainsi dire jamais malade. La dernière fois remontait bien à cinq ou six ans, et depuis, pas un rhume, tout au plus une faiblesse qui ne durait qu’un jour ou deux quand des microbes traînaient, faiblesse qui s’estompait aussi vite qu’elle était venue une fois qu’elle avait pris un peu de repos.

Dis, grand-mamie, c’est quoi ton secret ?

Je te l’ai déjà dit, il est dans ma bibliothèque secrète…

Ce que Victorine appelait sa bibliothèque secrète était une vitrine dans sa chambre dans laquelle elle rangeait les livres qui avaient façonné sa vie, d’une manière ou d’une autre, ou qui lui avaient permis de comprendre certaines choses. Ils étaient rangés pêle-mêle, et Victorine aimait à les sortir pour les feuilleter ou en relire des passages annotés. On y trouvait entre autres des ouvrages de Loren Cordain, Albert Cohen, B.K.S. Iyengar, Simone de Beauvoir, Paulo Coehlo, Napoleon Hill, Léon Tolstoï, et bien d’autres encore. Joséphine en avait déjà lus certains, comme Belle du Seigneur, qui lui avait appris beaucoup sur la passion amoureuse, et elle se promit d’en lire encore. Si ça pouvait l’aider à atteindre les quatre-vingt-dix ans bon pied bon œil, comme son arrière-grand-mère, ça valait le coup de s’investir dans ces lectures.

Je suis sûre qu’il n’y a pas que ça ! C’est aussi tout ce que tu as vécu, dit Joséphine.

Ça, c’est sûr que j’en ai fait, des choses !

Ce n’était pas rien de le dire ! Née juste avant le début de la Première Guerre Mondiale, elle n’avait pour ainsi dire pas connu son père. Le pauvre avait survécu à l’horreur des tranchées mais succombé à la grippe espagnole, et ses rares permissions n’avaient pas suffi à créer un réel attachement entre le père et la fille. Sa mère l’avait élevée seule et avait dû travailler, Victorine avait donc grandi dans un pensionnat de jeunes filles si horrible (mais c’était le seul dans leurs moyens) que la seule façon qu’elle avait trouvé pour s’en échapper fut d’épouser le premier charmant jeune homme venu, à l’âge de quinze ans. Jeannette était née l’année suivante, en 1930. Hélas, son mari Maurice, buveur et joueur, n’avait pas tardé à la laisser jeune veuve. On n’avait jamais vraiment pu découvrir ce qu’il s’était passé, toujours était-il qu’on avait retrouvé son corps dans la Saône après quelques jours de disparition. Victorine ne l’avait pas pleuré très longtemps et même si la vie à l’époque était difficile pour une femme seule avec un enfant, elle refusa de se remarier malgré toutes les instances de sa mère, savourant sa liberté. Avec l’aide d’une voisine honnête et douce à qui elle payait une modeste pension pour garder sa Jeannette, elle avait pu s’en sortir en travaillant comme employée de maison. Le soir, elle lisait le plus qu’elle pouvait et s’instruisait, ce qui lui avait permis de passer avec succès le baccalauréat en externe. Son but était de trouver un emploi dans un bureau pour travailler pendant que Jeannette serait à l’école et pouvoir s’en occuper elle-même le reste du temps, et elle y parvint. Elle sortit de la guerre à peu près indemne, flirta avec des Américains à la Libération et en profita pour apprendre des bribes d’anglais au passage. Puis Jeannette grandit, se maria avec Hubert et quitta la maison. Peu après, Victorine avait hérité d’une coquette somme de sa mère, qui avait vécu chichement mais économisé chaque sou. Ne voulant pas dépenser cet argent à la légère, elle avait encore travaillé quelques années avant de démissionner pour s’offrir un tour du monde qui s’était finalement arrêté en Californie au milieu des années soixante. Elle avait vécu dans une communauté hippie à se dorer sous le soleil en compagnie de jeunes et de moins jeunes, et avait même assisté au festival de Woodstock. C’était à cette époque qu’elle avait découvert le yoga, et elle avait fait plusieurs séjours en Inde et au Népal. Après presque dix ans de cette douce folie, la France avait fini par lui manquer, et elle était revenue s’installer à Paris, ville trépidante où elle n’avait jamais mis les pieds avant d’y emménager. Elle s’était engagée corps et âme dans la lutte féministe et notamment le droit à l’avortement. A partir des années quatre-vingt, son tempérament guerrier et sa bougeotte s’étaient calmés, peut-être parce qu’elle avait pris de l’âge, mais elle ne s’était pas encroûtée pour autant.

Mais il y a une chose que je n’ai pas faite, dit Victorine.

Quoi ?

Finir mon tour du monde.

Je le finirai pour toi, si tu veux.

D’accord.

Elles laissèrent s’installer un petit silence complice dans la conversation, puis Joséphine reprit la parole.

Et toi, du nouveau ?

Comme d’habitude. Je fais mon yoga -d’ailleurs, ça fait longtemps qu’on en a pas fait ensemble !

Je viendrai bientôt te voir, c’est promis, et on ira au parc ! J’adore voir la tête des gens qui te regardent tenir des poses qui paraissent impossibles…

Ma p’tite Jo, ce n’est pas très « yogique », comme pensée. Ne te soucie pas tant du regard des autres. La comparaison, ça rend malheureux…

Je sais. Mais parfois ça fait plaisir, de voir l’admiration dans le regard des autres.

Là c’est autre chose, je te l’accorde, tant qu’on ne devient pas imbu de soi-même…

J’essaierai de m’en souvenir.

Joséphine était sincère. Elle aimait ce genre de conversation avec son arrière-grand-mère, voyant tout ce qu’elle avait lu et vécu comme une source presque inépuisable d’expérience qui lui permettrait peut-être d’éviter certaines erreurs. Bien sûr elle n’était pas toujours d’accord avec elle, la différence de génération et de situation faisant parfois que Victorine ne la comprenait pas du tout ou lui donnait un conseil qui ne cadrait pas avec ses aspirations. Mais elle l’écoutait toujours et respectait ses avis, même si elle ne les suivait pas systématiquement. Justement, elle était heureuse de cet appel inopiné de Victorine. Comme elle le lui avait dit, Joséphine comptait vraiment lui téléphoner. Elle voulait lui faire part de ce qui la préoccupait plus que ce qu’elle n’aurait voulu l’admettre.

Grand-mamie, il y a quelque chose… J’ai besoin d’un conseil.

A l’autre bout du fil, elle ressentit presque la tension de Victorine se préparant à écouter de toutes ses oreilles et à analyser la situation.

Dis-moi tout, ma cocotte.

Voilà. C’est Sylvie. Apparemment elle cherche à reprendre contact avec moi. Elle a demandé mon adresse e-mail à mamie. Je ne sais pas trop comment réagir… Je suis curieuse, et si elle m’écrit vraiment, je lirai probablement ce qu’elle a à me dire. Seulement… j’ai peur de ce qui pourrait se passer après.

Tu veux dire si elle réussit à t’attendrir ?

C’est ça.

Victorine prit un instant de réflexion.

Tu lui en veux encore ? demanda-t-elle.

Non, c’est justement ça qui m’inquiète ! Je ne ressens ni amour ni haine pour elle, cela fait des années et des années qu’elle ne me manque plus… Peut-être que son nom me fait dresser un peu l’oreille, quand les gens de la famille en parlent, mais ça s’arrête là. Si elle ne cherchait pas à m’écrire, je ne pense pas que j’aurais repris le contact un jour…

Bon, bah tu l’as ta réponse ! fit Victorine. Ecoute ce qu’elle a à te dire, dis-lui ce que tu viens de me dire, et vos relations en resteront sans doute là. Comme je la connais, elle doit s’être retrouvée toute seule et elle vient de se rappeler qu’elle a une fille, mais dans ce cas-là, elle est mal barrée, je me trompe ? Vous avez raté trop de choses l’une de l’autre, et vu ce qu’elle t’a fait et le temps qu’il s’est écoulé depuis, il y a peu de raisons pour que vous renouiez une relation mère-fille à peu près normale, non ?

J’ai déjà une mère ! s’écria Joséphine. Et ce n’est pas elle.

C’est bien ce que je pensais. Alors tu vois bien que quoi qu’elle fasse, ça ne changera rien pour toi… Et si ça se trouve, elle veut peut-être juste ton pardon… Tu serais prête à le lui accorder ?

Joséphine prit le temps de la réflexion.

Je crois que c’est déjà fait. Depuis le jour où elle a permis à Gérard et Marylin de m’adopter. C’est ce jour-là que j’ai commencé à me sentir vraiment en sécurité. Avant j’avais peur qu’elle ne me reprenne ou qu’ils ne veuillent plus de moi…

Ces souvenirs lui nouèrent un peu la gorge. C’était la seule fois où elle se souvenait d’avoir vu Sylvie. Elle était venue un soir chez Gérard et Marylin, à l’improviste, pour exiger de récupérer sa fille. Les cris avaient réveillé Joséphine, elle s’était levée et assise sur la marche au sommet des escaliers et avait écouté de toutes ses oreilles quand elle avait compris qu’on se disputait à son sujet. Sophie n’avait pas tardé à la rejoindre, et ensemble, elles avaient découvert que Sylvie était la femme qui avait mis Joséphine au monde, qu’elle l’avait laissée à son frère alors qu’elle n’avait pas dix mois pour ne plus jamais venir la récupérer mais que désormais elle désirait la reprendre. Gérard et Marylin s’y étaient fermement opposés. Ils avaient pris leurs renseignements pour le cas où cette situation se présenterait et avaient menacé Sylvie de la faire déchoir de son autorité parentale (elle l’aurait perdue sur tous ses enfants et pas seulement Joséphine) à moins qu’elle ne légalise l’abandon de sa fille et ne leur permette de l’adopter. Sylvie s’était inclinée et était repartie en claquant la porte. Gérard et Marylin avaient retrouvé leurs filles en pleurs en haut des escaliers. Toute la famille était alors redescendue boire un chocolat chaud dans la cuisine et parler des sujets qui auraient dus être évoqués depuis longtemps. Gérard et Marylin lui parurent tellement héroïques à l’époque ! Elle n’oublierait jamais cette nuit-là.

Tu vois bien ! continua Victorine. Et puis, ce n’est qu’un e-mail, tu n’es même pas obligée de lui répondre…

Tu as raison.

J’ai toujours raison !

C’est parce que tu es une véritable sage. Je devrais faire de toi mon gourou…

Victorine pouffa.

Désolée, je ne prends pas de disciples. Mais je penserai à toi si un jour je change d’avis…

Victorine entendit distinctement le bruit caractéristique de la clochette qui résonnait à chaque fois qu’un client entrait dans la boutique.

Tu es au travail, je ne savais pas, dit-elle. Je te laisse alors !

D’accord. Gros bisous grand-mamie. Et merci.

De rien. Je t’embrasse, ma cocotte, à bientôt.

Joséphine raccrocha et se tourna vers sa cliente.

Bonjour, madame. Je peux faire quelque chose pour vous ?

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