NaNo 2017 : 10

Sophie était complètement ivre. C’était peut-être même la première fois qu’elle l’était autant. Elle le fit d’ailleurs remarquer à Joséphine :

Jo, ch’uis complètement bourrée !

Et elle eut un éclat de rire ravi. La tête lui tournait, la musique vibrait dans sa poitrine à un rythme effréné, deux ou trois beaux gosses lui tournaient autour et elle s’éclatait. Cela faisait des années qu’elle ne s’était pas autant lâchée. Joséphine tournait au coca et surveillait Sophie, l’air de rien. Sa cousine avait besoin de cette fête, et elle veillerait à ce qu’il ne lui arrive rien de fâcheux. Et puis, elle ne tenait pas à avoir la gueule de bois le lendemain, car Sophie risquait d’être dans un état déplorable et il faudrait bien quelqu’un pour s’occuper d’elle.

Sophie avait pris le train pour venir passer le week-end à Lille. Elle ne supportait pas d’être seule chez elle et s’échappait le plus souvent possible. Son appartement sans François lui paraissait vide et déprimant. Peut-être que si ça avait été le sien à elle et qu’il avait emménagé avec elle, cela aurait été différent. Mais ils l’avaient cherché et choisi ensemble, et maintenant qu’il était parti, elle ne s’y sentait plus chez elle. La semaine, ça allait encore. Elle passait beaucoup de temps au travail, puis allait au sport ou manger avec Thomas, qui était devenu un véritable ami, et ne rentrait que lorsqu’elle était abrutie de fatigue. Mais quand le samedi arrivait, elle errait désœuvrée entre ses quatre murs après avoir traîné le plus longtemps possible dans le cocon chaud et douillet de son lit, jusqu’à ce qu’elle ne le supporte plus et parte en vadrouille. Quand il faisait beau, elle allait au parc de Cinquantenaire ou utilisait l’un des trajets de son RailPass pour aller visiter une nouvelle ville, parfois pour aller au bord de la mer. C’était ainsi qu’elle avait (re)découvert Gand, Bruges, Ostende, Westende, Hasselt, Tongres, Spa, Durbuy et Anvers. Quand il pleuvait, elle se promenait dans les musées bruxellois. Bref, elle en avait vu plus de la Belgique ces deux derniers mois que durant les sept années qu’elle y avait déjà passées. Mais le mois d’août était arrivé, mois qui s’annonçait difficile pour Sophie. C’était le mois le plus calme au bureau, c’est pourquoi elle posait toujours trois semaines de congés à cette période. Or, ses vacances venaient de commencer, et elle n’en pouvait déjà plus. Alors elle avait appelé Joséphine et lui avait demandé si elle ne pouvait pas passer au moins le week-end chez elle. Elle avait bien fait, elle se sentait déjà mieux, et ce n’était pas dû qu’à l’alcool. Elle avait bien discuté avec Jo, et ensemble, elles avaient parlé de stratégies qui pourraient l’aider à supporter ces interminables trois semaines avant la reprise du boulot.

En premier lieu elle devrait s’occuper de son appartement. Faire du tri, changer les meubles de place, refaire les peintures, et pourquoi pas inverser sa chambre et le salon. Elle dormirait alors dans la plus grande pièce, qui contiendrait aussi toutes ses affaires, même son bureau, et dans le nouveau salon, plus petit, il n’y aurait plus que son canapé, un fauteuil moelleux, encore à acheter, une table basse et une petite étagère de livres. Faute de pouvoir déménager dans l’immédiat, elle aurait au moins l’impression d’avoir un nouvel appartement. Si cela ne fonctionnait pas, elle pourrait se mettre à la recherche d’un appartement dès la rentrée.

Et puis Eva, sa sœur d’échange allemande, venait d’avoir un bébé. Sophie avait reçu le faire-part dans sa boîte aux lettres la veille. Elle avait vécu deux mois dans la famille d’Eva lorsqu’elle était au lycée, et l’année suivante, cette-dernière était venue habiter six semaines chez Sophie. Elles avaient noué des liens forts et ne s’étaient jamais perdues de vue, même si ça faisait longtemps qu’elles ne s’étaient pas vues. Prise d’une subite inspiration, Sophie lui avait écrit un e-mail pour la féliciter et avait proposé d’aller la voir. Elle attendait sa réponse avec impatience, déjà toute contente à la perspective de faire ce voyage qu’elle se promettait de faire depuis longtemps mais qu’elle avait toujours repoussé, en partie parce que François n’était pas du tout attiré par l’Allemagne et qu’ils passaient donc toujours leurs vacances ailleurs.

J’adore cette chanson ! hurla tout à coup Sophie.

Et elle se mit à chanter à tue-tête :

I got this feeling on the summer day when you were gone.
I crashed my car into the bridge. I watched, I let it burn.
I threw your shit into a bag and pushed it down the stairs.
I crashed my car into the bridge.

I don’t care, I love it.
I don’t care, I love it, I love it.
I don’t care, I love it.
I don’t care.

You’re on a different road, I’m in the Milky Way
You want me down on earth, but I am up in space
You’re so damn hard to please, we gotta kill this switch
You’re from the 70’s, but I’m a 90’s bitch1

Joséphine se mit à chanter avec elle. Les deux jeunes femmes sautaient dans tous les sens en riant et hurlant les paroles, et cela leur rappela leurs « soirées discothèque » à la maison, où Marylin jouait les DJ, armée de son impressionnante collection de vinyles, avec le son à fond et quelques copines triées sur le volet. Comme leur maison était un peu à l’écart, ces soirées ne gênaient personne et les filles s’enivraient de beaucoup de musique et d’un peu de sangria maison (sous l’œil bienveillant mais vigilant de Gérard et Marylin, qui ne dédaignaient pas danser avec elles à l’occasion).

Oh non, c’est déjà fini ! fit Sophie après le dernier refrain.

La danse lui avait donné chaud, et elle commença à s’éventer de ses mains.

Je vais prendre l’air, cria-t-elle à Jo pour couvrir le bruit de la musique.

OK. Tu veux boire un truc ?

Euh… encore un mojito s’te plaît !

Puis Sophie se fraya un passage jusqu’à la porte du bar et se retrouva dehors avec tous les fumeurs. Tout à coup privées de l’intensité des basses, ses oreilles se mirent à bourdonner. La nuit était belle et claire, on pouvait apercevoir les étoiles dans le ciel malgré les lumières de la ville. Sophie s’appuya sur le mur de briques rouges derrière elle et savoura la fraîcheur de l’air sur sa peau en sueur. La tête lui tournait un peu. Elle ferma les yeux un instant, mais un léger effleurement sur son bras les lui fit rouvrir.

Tout va bien, mademoiselle ?

Un homme à la tignasse frisée lui retombant sur le front était penché sur elle et la fixait d’un air inquiet.

Oui, oui, merci, j’avais juste besoin d’air…

Sophie lui sourit. L’inconnu était vraiment charmant.

Moi, c’est Sophie, dit-elle après un silence un peu embarrassant.

Et moi, Simon.

La musique et les rires leur parvenaient par la porte ouverte. Simon désigna l’intérieur du bar du menton et proposa :

Je peux t’offrir un verre ?

Désolée, je suis déjà servie…

Ah… Tu es venue accompagnée alors. Pas étonnant, une charmante demoiselle comme toi…

Il était visiblement déçu de son manque de chance. Sophie sourit de cette méprise.

Je suis avec ma cousine. Je passe le week-end chez elle.

Ouais, mais ça revient au même… De toute façon on ne finira pas la soirée ensemble… Pour être honnête, j’avais espéré avoir la chance de te raccompagner. Je n’ai d’yeux que pour toi depuis que je t’ai remarquée…

Beau parleur, va ! dit-elle en s’approchant de lui.

Elle mit les bras autour de son cou et l’embrassa. Il sentait bon, et ses mains qui lui caressaient le dos lui donnaient d’agréables frissons. Finalement ils se détachèrent l’un de l’autre, et Sophie murmura :

Désolée de jouer les allumeuses, mais c’est tout ce que tu auras ce soir…

C’est déjà pas mal !

Il se pencha vers elle pour l’embrasser encore, et Sophie se laissa aller contre lui. C’était bon de flirter ainsi. Contrairement à ses amis, elle n’était jamais vraiment allée « pécho » en boîte, s’étant très vite casée avec François. Jusqu’à présent elle ne l’avait jamais regretté, mais ce soir-là elle se dit qu’elle avait raté un truc. Elle se jura qu’une fois rentrée à Bruxelles, elle sortirait plus souvent.

Faut que j’y aille, Jo m’attend, souffla-t-elle. A un de ces jours, j’espère !

Simon la laissa partir à regrets. Il la suivit du regard tandis qu’elle rentrait, s’attardant sur la courbe de ses hanches mise en valeur par sa robe moulante.

Ah, te voilà ! Je commençais à m’inquiéter ! fit Joséphine en la voyant.

Elle lui mit son cocktail dans la main et elles trinquèrent.

A la liberté ! s’écria Sophie.

Elle but une longue rasade de Mojito puis, avisant une table qui venait de se libérer, elle prit Joséphine par la main et l’entraîna vers les hauts tabourets. Sophie déposa son verre sur la table et s’assit avec soulagement. Comme il était difficile de discuter, tellement la musique était forte, elles observèrent un moment les danseurs se déhancher sur la piste de danse. Sophie repéra Simon parmi eux et fut ravie de voir qu’il lui jetait de fréquents regards. Néanmoins elle décida qu’elle n’irait pas le rejoindre. Elle n’allait quand même pas laisser Joséphine en plan pour un mec, ça ne se faisait pas !

Elles finirent leur verre et retournèrent danser. Simon tournait autour de Sophie, et Joséphine finit aussi par se laisser approcher par un homme aux cheveux grisonnants et au corps ferme et musclé, troublée par ses yeux noisette à l’intensité presque insoutenable. Mais elle non plus ne se laisserait entraîner nulle part ce soir-là. Elle et Sophie avaient tacitement décidé de rester ensemble, et les jeunes femmes ne s’éloignèrent pas l’une de l’autre, même lorsqu’elles étaient occupées avec leur cavalier. Elles furent parmi les derniers à quitter le bar, peu avant sa fermeture. Elles prirent congé de Simon et de Gaël dehors devant la porte, puis Joséphine sortit son téléphone pour appeler un taxi.

Merde ! fit-elle.

Elle avait pâli tout à coup et fixait son téléphone avec de grands yeux.

Qu’est-ce qu’il y a, Jo, ça va pas ?

Joséphine lui montra son téléphone sans un mot. Un e-mail était ouvert, et Sophie comprit tout de suite en voyant l’expéditeur.

Qu’est-ce que tu vas faire ?

Le lire. Mais demain, à tête reposée. Là, j’en ai pas le courage…

Sophie s’empara doucement du téléphone et se chargea d’appeler un taxi. Elles n’eurent pas longtemps à attendre et s’assirent toutes les deux à l’arrière. Sophie prit la main de Joséphine et la serra dans la sienne. Elle aussi était curieuse de savoir ce que Sylvie voulait, et ce qui faisait qu’elle avait le culot d’écrire à Joséphine après toutes ces années. Elle se rappelait encore du soir où elle avait essayé de récupérer Joséphine et avait été tellement soulagée de voir que ses parents avaient tenu bon et que sa cousine ne les quitterait pas. Même si elle connaissait ses véritables liens avec Joséphine depuis le début, puisqu’elle avait quatre ans, presque cinq, quand Sylvie l’avait abandonnée, elle l’avait toujours considérée comme sa petite sœur. Elle n’avait eu aucun problème à « partager » ses parents avec sa cousine, orpheline de fait, et l’avait protégée du mieux qu’elle le pouvait. Et elle continuerait à le faire, même avec la pire gueule de bois du monde !

1Icona Pop, « I love it »

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