NaNo 2017 : 11

Chère Joséphine,

Si tu as ouvert cet e-mail, si tu ne l’as pas effacé directement en voyant qu’il venait de moi, ce qui est ton droit le plus strict, c’est que tu es peut-être curieuse de savoir ce que j’ai à te dire. J’irai donc droit au but, en te disant que j’aimerais reprendre contact avec toi.

J’ai conscience de tous mes torts envers toi, sache donc que je n’espère nullement avoir une relation mère-fille « normale » avec toi, je sais bien qu’après toutes ces années et ce que je t’ai fait c’est impossible, et je sais aussi que tu as déjà une maman, et que ce n’est pas moi. Moi je ne suis que celle qui t’a mise au monde bien contre ma volonté, je n’ai pas honte de l’avouer, et j’ai cru bien faire en te confiant à mon frère et à sa femme, qui seraient pour toi des parents plus aimants et qui t’ont apporté bien plus que tout ce que j’avais à t’offrir à l’époque. Cette situation n’est en aucun cas de ta faute, mais de la mienne et de l’homme que le hasard a mis sur ma route pour être ton père. Je reconnais que les circonstances de ton abandon, n’ayons pas peur des mots, ne me montrent pas sous mon meilleur jour. Je n’avais même pas demandé l’avis de Gérard et de Marylin avant de te laisser chez eux, j’étais trop lâche et j’avais peur qu’ils ne refusent de te prendre en charge et de me retrouver avec un enfant que je n’avais jamais désiré.

Si tu m’as lue jusqu’ici, j’ose espérer que tu vas continuer encore un peu pour me laisser t’expliquer comment tout cela est arrivé. Pas pour me justifier de quoi que ce soit, mais pour que tu aies ma version de l’histoire et que tu puisses comprendre, à défaut de les accepter, les raisons qui m’ont poussée à te laisser chez ton oncle et ta tante.

Comme tu le sais sûrement, je suis partie aux Etats-Unis, mon diplôme d’économie en poche. J’admirais énormément Victorine, ma grand-mère, on pouvait même dire que je la vénérais. Je la trouvais si forte, si aventureuse, je lui étais reconnaissante de sa lutte pour que les femmes aient les mêmes droits que les hommes, et du fait que grâce à elle et à toutes les autres guerrières en son genre qui s’étaient battues pour l’égalité, il allait m’être possible d’imiter mon père plutôt que ma mère, et peut-être même d’aller plus haut encore. J’avais le sentiment que tout était possible, et après avoir assez souvent entendu l’histoire de son mariage avec Maurice et ce qu’il lui avait fait subir, après avoir vu mes parents certes heureux ensemble mais où ma mère sortait à peine de la maison, je m’étais jurée que jamais je ne serais dépendante d’un homme. J’atteindrais les sommets, mais je les atteindrais par mes propres moyens.

A cause de ce que m’avait raconté Victorine, j’avais toujours été attirée par les Etats-Unis, que je voyais comme le pays de tous les possibles, le seul à la hauteur de mes ambitions, là où je pourrais devenir une « self made woman », riche et reconnue à ma juste valeur. A vingt-cinq ans, je me suis donc envolée pour New-York, sous les faibles encouragements de mes parents, qui avaient fini par accepter mon départ, cédant à mes instances et à la pression de Victorine. J’ai réussi à entrer dans une grande banque d’investissement, et me suis hissée plus haut que je ne l’avais espéré. Je ne te cache pas que ces années furent parmi les plus stressantes et les plus difficiles de ma vie. Le milieu financier du New-York des années 1980 était une vraie jungle encore en grande partie misogyne. Les femmes en étaient plus ou moins exclues, à moins de se comporter en hommes, et elles disparaissaient de la circulation une fois devenues mères, à peu d’exceptions près, en tout cas d’après mes observations. J’étais fermement décidée à ne pas me laisser faire et à montrer ce dont j’étais capable, et surtout, je ne voulais pas d’enfants qui feraient obstacle à ma carrière. Pas parce que je n’aime pas les enfants, mais parce que je ne voulais pas être une mauvaise mère, sachant que je ne voulais en aucun cas renoncer à la grande carrière que je m’étais promise. Or, aujourd’hui comme à l’époque, une femme qui travaille soixante à quatre-vingts heures par semaine et « délaisse » ses enfants, (même s’ils sont avec leur père ou un autre membre de la famille qui prend parfaitement soin d’eux), est une mauvaise mère. Quand c’est un homme, personne n’y trouve rien à y redire, on le plaint même de faire le sacrifice de sa famille pour pouvoir offrir les meilleures chances d’avenir à ses enfants. Mais je digresse. Tout cela pour te dire que j’avais fait mon choix, et que jusqu’à la fin des années 1980 je n’avais pas eu à le regretter. J’étais parvenue à me hisser jusqu’au conseil d’administration de la banque où je travaillais, j’avais un appartement à Manhattan, des meubles luxueux, je faisais des voyages de rêve les rares fois où je prenais des vacances, bref, j’avais tout ce que je voulais. Et puis j’ai rencontré ton père.

Lui aussi était un requin de la fiance, comme moi, marié et père de trois enfants. Notre relation nous convenait à tous les deux. Elle rendait nos voyages d’affaire moins solitaires, elle satisfaisait mes besoins épisodiques d’homme sans que j’aie à chercher bien loin, et je n’avais nullement l’intention de remplacer sa femme, de sorte qu’elle aussi semblait y trouver son compte (je suis presque sûre qu’elle était au courant de notre liaison). Bref, tout allait pour le mieux. Jusqu’à ce que je tombe enceinte.

Je ne m’en suis pas rendue compte tout de suite. Je prenais la pilule en continu car je détestais avoir mes règles, une nécessité biologique que je cherchais à limiter au maximum.Quand je m’en suis enfin aperçue, à mon petit ventre rond qui prenait de plus en plus de place malgré mes efforts pour maigrir, il était trop tard pour avorter. Cette nouvelle m’a complètement mise par terre, ça ne pouvait pas m’arriver à moi, et pourtant, les échographies ne faisaient que le confirmer. J’étais bel et bien enceinte. J’ai informé ton père de la situation, mais comme je m’y attendais, il m’a dit de me débrouiller toute seule et s’est fait muter dans une autre filiale…

J’ai réussi à cacher cet état presque jusqu’à la fin, et j’ai travaillé pratiquement presque jusqu’au jour de l’accouchement. Malgré tous mes efforts pour accepter la situation, elle me révoltait et quand tu es née et qu’on t’a mise dans mes bras, tu m’as bien attendrie un peu, mais je te voyais comme n’importe quel autre bébé. J’avais beau te regarder et te trouver quelques ressemblances avec moi, je n’arrivais pas à réaliser que tu étais l’être que j’avais porté et nourri en mon sein, ma propre fille, et j’étais malheureuse de ne pas parvenir à t’aimer. Très vite, je t’ai confiée à une nounou pour pouvoir reprendre le travail. Mais quand je rentrais le soir, très tard, à la maison, ta présence me rappelait à quel point j’étais une mauvaise mère, et je ne supportais plus le jugement muet de la nounou qui essayait de m’intéresser à ta vie en me racontant tes journées. Je me sentais comme paralysée, coincée avec un enfant que je n’avais pas voulu et pour lequel je ne parvenais pas à me résoudre à abandonner le semblant de vie « d’avant » qu’il me restait, et en même temps, je n’arrivais pas à prendre la décision qui s’imposait. J’avais déjà essayé de contacter des bureaux d’adoption pour toi, me disant que tant que tu serais bébé et que tu m’oublierais vite, je devais te laisser la chance d’aller vivre dans une famille où tu serais désirée et choyée. Mais j’avais toujours interrompu mes démarches avant même de les avoir vraiment commencées, honteuse de ma situation. A l’époque je ne l’aurais jamais admis, mais maintenant je comprends que l’idée de ne jamais savoir ce que tu deviendrais m’étais insupportable.

Et puis j’ai reçu un appel de mon frère, me disant que cela faisait longtemps que je n’étais pas rentrée en France. N’avais-je pas envie de revoir toute la famille, et en particulier Sophie, qui avait évidemment tellement grandi depuis la dernière fois que je l’avais vue, presque trois ans auparavant ? Et nos parents avaient envie de connaître leur nouvelle petite-fille. Quand est-ce ce que je comptais leur rendre enfin visite ? Lorsque j’ai raccroché, j’étais presque sûre de ce que j’allais faire.

Nous nous sommes donc envolées pour la France et pour la première fois de ma vie, j’ai pris un congé sans solde, sans savoir quand je comptais revenir. Je voulais louer une petite maison à Remilly, passer du temps avec Gérard et sa famille, et me faire une idée de leur situation. La nounou est venue avec nous, bien entendu, et j’ai dû essuyer les moqueries de la famille, qui ne pouvaient croire que j’étais incapable de m’occuper correctement de toi. La vérité c’était que j’avais peur de trop m’attacher à toi, refusant l’obligatoire remise en question de ma vie qui arriverait inévitablement le jour où je t’aimerais et où je comprendrais ce qu’être mère signifie. Il était donc plus facile pour moi de refuser tout net de le devenir entièrement.

Une fois sur place, j’ai vu l’amour et l’harmonie qui régnaient chez mon frère et sa femme, et aussi leur détresse face à l’impossibilité d’agrandir leur famille. Marylin avait plusieurs fausses couches derrière elle, et Gérard refusait de continuer à essayer de concevoir un deuxième enfant.

La suite, tu la connais. Après presque deux mois à Remilly, je t’ai laissée chez eux et suis repartie seule pour New-York, certaine que tu ne souffrirais pas outre-mesure de la situation. Gérard et Marylin t’aimeraient comme leur deuxième fille qu’ils n’espéraient plus, tu aurais un foyer où tu serais choyée, et j’avais la satisfaction égoïste de m’être séparée de toi pour le meilleur, avec la certitude de pouvoir apprendre d’une façon ou d’une autre ce que tu deviendrais. Je dois te confier que j’ai une source d’information. De temps en temps, j’appelle Victorine pour avoir de tes nouvelles. S’il y a bien quelqu’un qui peut comprendre ma soif d’indépendance, c’est elle, et même si elle désapprouve ce que j’ai fait, elle ne m’en tient pas trop rigueur. C’est ainsi que je sais que tu es devenue une belle jeune femme, aventurière et épanouie. Par contre, elle n’a pas voulu me donner ni ton adresse ni ton numéro de téléphone, et comme je ne me voyais pas débarquer dans ta boutique sans prévenir, je me suis tournée vers ma mère pour avoir les moyens de te contacter. Je t’en prie, ne leur en veut pas…

Si tu veux savoir ce qui me motive à t’écrire maintenant, après toutes ces années, sache que c’est une longue histoire. Je veux bien t’en tracer les grandes lignes, et peut-être qu’un jour, j’aurai l’occasion de te la raconter plus longuement.

Je suis donc rentrée à New-York et ai repris le cours de ma vie, te « regardant » grandir de loin. J’ai rencontré un homme, et pour la première fois, je suis tombée amoureuse. Il avait vingt ans de plus que moi, des enfants déjà adultes, ce qui me convenait parfaitement. Ainsi il ne s’attendrait pas à ce que je lui en fasse. Après t’avoir abandonnée, je ne me sentais plus le droit de devenir mère. A l’âge de quarante ans, j’ai dû arrêter la pilule à cause de ma tension trop élevée (c’était ça ou arrêter le tabac, chose inenvisageable pour moi à ce moment-là) et malgré nos précautions, j’ai fini par tomber enceinte. A quarante ans passés, ma grossesse n’a pas été facile, mais à mon grand étonnement, j’en ai été heureuse. J’étais mariée, aimée, et le plus important, j’avais fait mes preuves et étais arrivée là où j’avais toujours voulu être. J’ai donc vu cette grossesse comme une seconde chance, et c’est avec mon fils que j’ai vraiment découvert les joies de la maternité. C’est à cette époque que je suis venue pour essayer de te récupérer, j’aspirais à avoir mes deux enfants autour de moi, mais avec le recul, je vois que Gérard et Marylin ont eu raison de refuser. C’était bien mieux pour toi ainsi.

Mon mari est mort il y a deux ans d’un cancer, et je commence seulement à faire son deuil. Et comme si la vie n’était pas assez cruelle, je viens de perdre Robert, mon fils, qui a été assez bête pour monter en voiture avec un copain à lui qui avait trop bu. Je ne te raconte pas tout ça pour t’attendrir, mais pour que tu comprennes que j’ai enfin réalisé ce qui comptait vraiment dans la vie. Je suis seule, et prête à le rester, mais j’ai aussi la chance d’avoir une fille avec qui il n’est peut-être pas trop tard pour renouer.

La décision te revient entièrement, et je comprendrais parfaitement un refus de ta part. Cet e-mail est et sera ma seule tentative pour reprendre contact avec toi. La suite est entre tes mains. Pour être honnête je ne m’attends même pas à une réponse, mais si tu m’as lue jusqu’ici, je suis heureuse d’avoir pu au moins t’expliquer certaines choses. Maintenant la lumière est faite sur toute cette histoire, et pour la première fois, j’ai eu le courage d’en exposer ma version. Cela ne pardonne en rien ce que j’ai fait. T’abandonner reste la plus grosse bêtise, et la plus irréparable aussi, de toute ma vie. Mais le passé étant ce qu’il est, je ne pourrai jamais rien y changer. Seul le présent compte, avec les leçons tirées des erreurs passées pour éviter de les commettre à nouveau et avancer de son mieux. C’est ce que je m’efforce de faire en t’écrivant aujourd’hui.

Je n’aurai pas l’audace de signer « maman » ou « ta mère », mais j’aurai celle de te souhaiter tout le bonheur du monde et la réalisation de tes rêves les plus chers.

Sylvie.

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