NaNo 2017 : 13

Sophie allongea la foulée et courut avec plus d’entrain encore lorsque les premières notes de Are you ready to rock retentirent dans son i-pod nano. Elle adorait cette chanson de Miyavi, ce grand malade japonais de la guitare électrique dont la voix rauque lui donnait toujours une pêche d’enfer. Elle eut envie d’accélérer et de sauter partout à la fois, ses pieds frappaient le chemin de terre au rythme de ceux de Miyavi. Comme le chanteur, elle était en transe et ne prêtait pas attention à la beauté du paysage qui s’étendait autour d’elle.

Elle venait d’atteindre le sommet de la colline. A sa gauche s’étalait une forêt de pins et de chênes, à sa droite, dans la vallée en contrebas, on voyait des champs à perte de vue, et des villages nichés au bord des deux ruisseaux qui coulaient rejoindre le Main. Le coucher de soleil teintait d’or les lourds nuages gris qui s’amoncelaient rapidement au-dessus des bois. Sophie se sentait tellement bien qu’elle décida de prolonger son jogging. Eva lui avait indiqué un chemin qui faisait le tour de la forêt et rallongeait la course de trois kilomètres. Il avait fait lourd ces deux derniers jours, et si chaud qu’ils étaient à peine sortis de l’appartement car Eva avait peur qu’Elias ne supporte pas l’écrasante chaleur. Heureusement, un vent frais s’était levé en début de soirée et Sophie avait décidé d’en profiter pour aller courir. Eva n’en avait pas été enchantée, arguant que l’air sentait l’orage. Sophie l’avait rassurée en lui montrant le ciel dégagé, et lui avait promis de faire demi-tour au moindre signe de danger.

La chanson se termina, une autre commença, un peu plus lente. Sophie ralentit légèrement pour reprendre haleine. Le vent, plus violent désormais, faisait voler sa queue de cheval en tous sens, fouettant les épaules nues de Sophie. Agacée, la jeune femme dut s’arrêter pour l’enrouler en chignon. Pendant cette pause forcée, elle leva les yeux vers le ciel, et ce qu’elle y vit ne lui disait rien qui vaille. De gris foncé, les nuages avaient tourné au noir d’encre et ils s’étaient déplacés dans la direction d’où elle venait. Bientôt ils seraient au-dessus de sa tête.

C’est alors qu’elle vit un éclair. Reprenant sa course, elle compta mentalement jusqu’à douze avant d’entendre le grondement du tonnerre, et la peur la saisit. L’orage n’était qu’à un peu plus de quatre kilomètres. Elle accéléra pour se mettre à l’abri dans la forêt et un nouvel éclair zébra le ciel. Elle venait d’atteindre le couvert des arbres quand elle perçut de nouveau le tonnerre et réalisa que l’orage se rapprochait. Sophie commença à avoir très peur, d’autant qu’elle n’y voyait pas grand chose. Les arbres lui offraient certes un abri relatif, mais ils occultaient le peu de lumière qui émanait encore du ciel plombé de nuages, et la nuit ne tarderait pas à tomber. Elle n’allait tout de même pas devoir dormir dans la forêt ! Pourtant c’était ce qui risquait d’arriver si l’orage durait toute la nuit. Elle avait très peur de prendre le risque de rentrer à travers champs, complètement à découvert. Elle avait lu dans les pages des faits divers trop d’histoires de personnes foudroyées dans ces conditions. Et pour couronner le tout, la pluie se mit à tomber, une pluie drue, de grosses gouttes chaudes, une pluie d’été comme Sophie l’aurait adorée, dans d’autres circonstances. Les arbres l’en protégèrent un temps, mais elle finit par être trempée quand même, quand les feuillages alourdis lui déversèrent leur eau sur la tête.

Sophie avait froid, elle commençait à avoir faim, et surtout, elle avait peur. Elle regarda autour d’elle, ne sachant que faire, et eut enfin l’idée de sortir son téléphone portable qui ne lui indiqua aucun réseau. Elle vit la mention « appels d’urgence uniquement » au bas de l’écran et hésita. Puis elle remit son téléphone dans sa poche, honteuse du ridicule de son « urgence ». Elle aurait vraiment mieux fait d’écouter Eva et de rester à la maison ! Et maintenant elle se retrouvait coincée sous un orage dans la forêt, sans âme qui vive à au moins trois kilomètres à la ronde.

Sans âme qui vive ? Non, il y avait bien quelqu’un ! La maison à l’orée des bois qu’elle voyait du balcon d’Eva !

Ragaillardie, elle reprit sa course à travers bois, espérant ne pas s’égarer. Elle vit une éclaircie parmi les arbres devant elle et accéléra. Le chemin sortait de la forêt, ce n’était pas celui qui passait devant la maison, mais elle pouvait la voir, et ô, miracle, ses fenêtres étaient éclairées, il y avait donc bien quelqu’un. Elle accéléra encore et longea la forêt, trébuchant sur des mottes de terre et des racines car il n’y avait pas de sentier. Enfin elle arriva à la maison et frappa à la porte.

Elle n’eut pas à attendre longtemps. Un homme d’une trentaine d’années à l’air amical vint lui ouvrir.

Bonsoir, commença-t-elle en allemand. Puis-je entrer me mettre à l’abri en attendant que l’orage passe ? Je ne peux pas rentrer chez mon amie, c’est trop loin…

Un éclair zébra le ciel, et le tonnerre gronda presque simultanément.

Bien sûr, entrez vite, répondit l’homme en s’effaçant pour lui laisser le passage.

Merci.

Il referma la porte et lui tendit la main.

Je m’appelle Joschka, dit-il en français.

Et moi, c’est Sophie.

Ils s’observèrent un instant. Sophie se dit qu’elle devait faire peine à voir, avec ses cheveux plaqués sur son crâne et son maquillage qui avait probablement coulé. Joschka, lui, avait plutôt conscience de sa tenue de sport moulante qui était devenue transparente. Il se reprit, et les règles élémentaires de politesse lui revinrent.

Vous voulez boire quelque chose ? Quelque chose de chaud, peut-être ?

Une tisane, si vous avez.

Je reviens.

Pris d’une soudaine inspiration, devant les lèvres de Sophie, qui avaient pris une légère teinte bleutée, il ajouta :

Vous voulez peut-être prendre une douche ou un bain pour vous réchauffer ?

Sophie jeta un coup d’œil par la fenêtre. L’orage ne semblait pas vouloir s’éloigner.

Avec plaisir, merci.

Venez, la salle de bain est par ici…

Il la précéda dans un couloir et ouvrit une porte. Elle le suivit en déposant distraitement son téléphone sur une commode au passage.

Les serviettes propres sont ici, et n’hésitez pas à vous servir en savon et en shampoing…

Merci beaucoup.

Sophie ferma la porte à clé et s’empressa de se débarrasser de ses vêtements trempés, qu’elle essora et étendit sur la barre à laquelle le rideau de douche était accroché. Elle prit deux serviettes, une grande et une petite, dans le placard sous l’évier que Joschka avait ouvert à son intention, et se fit couler un bain brûlant dans lequel elle plongea avec délices. Tandis que l’eau chaude et parfumée détendait ses muscles crispés et réchauffait ses os glacés par la pluie, le rouge lui montait aux joues tandis qu’elle pensait à son hôte. Ce n’était que maintenant, une fois seule et rassurée de ne pas avoir à rester dehors sous l’orage, qu’elle se rendait compte du choc qu’elle avait eu en le voyant. C’était la première fois qu’elle voyait un homme aussi beau. Joschka avait un corps parfaitement proportionné, du moins à ce qu’elle avait pu en juger sous le pantalon de yoga qui lui tombait sur les hanches et la chemise de lin largement ouverte sur sa poitrine bronzée et musclée. Son visage était saisissant, aux lignes racées, à la bouche souriante, au nez droit et aux yeux clairs ourlés de cils drus. Ses cheveux noirs retombaient en deux mèches sur son front bronzé, et une barbe de trois jours, noire elle-aussi, recouvrait ses joues et son menton. Sophie était sidérée par tous ces détails qu’elle avait emmagasinés, devant admettre qu’elle avait été éblouie par son hôte. Elle rougit de plus belle en songeant qu’elle était nue dans sa baignoire, qu’ils étaient seuls tous les deux, si on en croyait les apparences, et que l’orage la coincerait là pour un bon moment. Car maintenant qu’elle était réchauffée, la perspective de ressortir sous la pluie et les éclairs ne lui disait rien du tout. A moins que Joschka ne la mette dehors, elle était décidée à rester jusqu’à ce que la tempête estivale cesse, même si cela voulait dire passer la nuit chez Joschka. Chez lui… ou avec lui ? Cette perspective lui fit papillonner le ventre et elle faillit glousser comme une gamine. Elle se retint à temps, par peur du ridicule, et préféra se laisser glisser sur le fond de la baignoire pour mouiller ses cheveux, qui s’étalèrent autour de sa tête. Les oreilles sous l’eau, elle entendit le son étouffé d’une musique qu’elle n’avait pas perçue lorsqu’elle avait la tête hors de l’eau. Elle remonta à la surface. Rien. Replongea. Crut identifier Dawn, de Marianelli, l’un de ses morceaux préférés. Elle se laissa porter par les accords apaisants du piano et faillit s’endormir. Ce furent deux coups discrets frappés à la porte qui la tirèrent de sa douce rêverie.

Tout va bien ?

Oui, oui, fit Sophie en se rasseyant.

Je vous ai posé des vêtements secs devant la porte.

Merci.

Et je nous ai préparé un petit quelque chose à manger.

J’arrive.

Elle entendit ses pas s’éloigner. Quand elle vit l’heure sur l’horloge murale, elle se rendit compte qu’il y avait presque une heure qu’elle barbotait dans son bain. Elle décida de se dépêcher un peu, consciente qu’il aurait été impoli de faire attendre Joschka plus longtemps. Elle se shampouina avec ardeur, se rinça rapidement les cheveux et retira le bouchon du fond de la baignoire. Quand il ne resta qu’un fond d’eau, elle se leva un peu à regrets, s’enturbanna les cheveux et s’enroula dans une serviette. Encore dégoulinante, elle marcha à petits pas jusqu’à la porte sur une serviette pliée, et ouvrit prudemment. Personne. Vite, elle s’empara des vêtements laissés là à son intention et referma la porte avant que le courant d’air ne chasse l’agréable chaleur tropicale qui régnait dans la salle de bain. Elle acheva de se sécher en se frictionnant vigoureusement, enfila les habits, trop grands pour elle, mais agréables à porter. Joschka lui avait prêté un boxer bleu marine à pois blancs (l’enfiler la troubla, elle ne pourrait plus s’empêcher de l’imaginer vêtu de ce seul boxer en le voyant), un pantalon fluide en coton, bleu marine lui-aussi, ainsi qu’une marinière à manches courtes dans laquelle elle se trouva un peu trop sexy, car il était évident en la regardant qu’elle ne portait pas de soutien-gorge. Enfin elle démêla sa longue tignasse brune qu’elle laissa pendre librement sur ses épaules pour qu’ils sèchent plus vite. Se sentant prête à sortir, elle prit une longue inspiration et posa sa main sur la poignée ronde de la porte. Avant de suspendre son geste, tant l’incongru de la situation lui apparaissait. Elle était pour ainsi dire en petite tenue chez un inconnu, sans doute pour la nuit, et personne ne savait où elle était. Et si c’était un psychopathe ? Sophie retint un rire nerveux à cette pensée ridicule. Elle écrirait un SMS à Eva pour la prévenir de là où elle était. Ça devrait aller, se dit-elle. Elle regardait trop New-York, unité spéciale. La plupart des gens étaient tout à fait charmants, c’était juste qu’on ne parlait pas d’eux aux informations, voilà tout. Cela était bien dommage, d’ailleurs, ça les changerait des attentats et des faits divers sanglants…

Bon, et si Joschka n’était pas un psychopathe, elle n’en allait pas moins devoir passer plusieurs heures en sa compagnie, si l’orage ne se calmait pas. De quoi allaient-ils bien pouvoir parler ? Bah, elle aviserait, décida-t-elle en tournant la poignée.

Elle s’orienta à la musique et aux bonnes odeurs pour retrouver son hôte et entra dans une grande cuisine moderne aux meubles laqués rouges. Joschka avait dressé la petite table ronde pour deux. Les assiettes multicolores formaient un joli contraste sur les sets de table en rotin, et la table était couverte de petits bols.

Soirée tapas, annonça Joschka avec un sourire. Je ne savais pas ce que vous aimeriez, alors j’ai vidé mon frigo sur la table.

C’est très gentil, merci, répondit Sophie en s’asseyant.

Joschka s’empara d’une bouteille de vin et l’approcha du verre de Sophie.

Du vin ?

Avec plaisir, merci.

Joschka laissa couler le liquide pourpre dans le verre de son invitée puis se servit à son tour avant de s’asseoir. Il se releva aussitôt.

Je reviens, dit-il.

Sophie n’attendit pas longtemps. Joschka lui tendit son portable, et Sophie fut soulagée au-delà du raisonnable, se disant qu’un psychopathe n’agirait pas ainsi.

Il n’a pas arrêté de vibrer pendant que vous étiez à la salle de bain, mais je n’ai pas osé répondre, expliqua-t-il.

Merci, dit-elle.

A force de le remercier sans cesse, elle eut l’impression de trop se répéter. Mais elle était reconnaissante de tout ce qu’il faisait pour elle, alors que dire d’autre ?

Une vague de culpabilité l’assaillit quand elle vit qu’elle avait douze appels en absence d’Eva, assortis de trois messages vocaux. Quand elle vit qu’ils étaient d’Eva également, elle décida de ne pas les écouter et d’appeler directement son amie pour la rassurer.

Vous permettez ? fit-elle en se levant.

Elle sortit de la cuisine et colla le téléphone à son oreille. Eva décrocha immédiatement.

Sophie ! Tu vas bien ? Où es-tu ?

Tout va bien, Eva. J’ai été surprise par l’orage, mais j’ai trouvé un abri.

Où ça ? Tu veux que Heiko vienne te chercher ?

Ce ne sera pas nécessaire. Je vais attendre que ça passe.

Toute seule dans la forêt ?

Je ne suis pas dans la forêt.

Tu es où, alors ?

Sophie entendit qu’Eva s’impatientait, l’inquiétude cédant le pas à l’énervement, et arrêta de tourner autour du pot. Ce n’était pas sympa de la faire languir ainsi, mais si elle avait traîné un peu, c’était qu’elle-même n’était pas encore très sûre de la suite des événements.

Je suis dans la maison près des bois. Il y avait de la lumière, et Joschka m’a laissée entrer. Je sors du bain, là, et après on mange. Désolée de ne pas t’avoir prévenue plus tôt…

Elle entendit Eva soupirer à l’autre bout du fil. De soulagement, sans doute.

Ce n’est pas grave. Je suis contente qu’il ne te soit rien arrivé. J’étais morte d’inquiétude…

Je sais, désolée, fit Sophie d’une toute petite voix.

C’est Sophie ? entendit-elle dans l’appareil.

Oui, elle va bien, répondit Eva à Heiko. Je t’expliquerai après.

Joschka, hein ? continua-t-elle, s’adressant cette fois à Sophie. Il est comment ?

Je ne peux pas te parler, là.

Il est juste à côté, c’est ça ?

Oui.

Alors dis-moi seulement s’il est canon.

Très.

Ah ah ! Et tu comptes rentrer cette nuit ?

Je ne sais pas… ça dépend de l’orage.

Mouais, je te crois !

Eva éclata de rire.

Je dois te laisser. Amuse-toi bien !

Et elle raccrocha. Sophie sourit un instant, puis elle rempocha son téléphone et regagna la cuisine.

Tout va bien ? demanda Joschka.

Oui. Je suis en visite chez une amie, et je l’ai rassurée. Elle me croyait encore dehors et s’inquiétait pour moi.

Sophie détailla les mets sur la table. Cela ressemblait en partie à une collection de restes, mais tout avait l’air appétissant. Il y avait un plateau de charcuteries (elle les espéra bio, mais n’allait pas faire la fine bouche ce soir), un plateau de fromages, des tomates séchées, des aubergines et des poivrons marinés, de la feta en dés, assaisonnée d’herbes de Provence, à en juger par leur parfum, des champignons à la crème encore chauds et une salade de mâche avec des dés d’avocat et de mangue dedans.

Tout cela m’a l’air vraiment bon, dit-elle. Merci encore pour votre invitation.

Elle leva son verre, et ils trinquèrent.

On pourrait se tutoyer, vous savez. C’est ce qu’on fait ici, quand une personne se présente par son prénom.

C’est vrai, j’avais oublié. Chez nous c’est différent. Va pour le « tu », alors…

Eva lui avait expliqué cette particularité lors de son tout premier séjour. En Allemagne, on disait soit « Madame Müller, vous » ou « Eva, tu ». Appeler quelqu’un par son prénom et le vouvoyer en même temps était chose étrange, pour les Allemands.

A moins que vous ne préfériez m’appeler « Herr Schmidt », ajouta Joschka, une lueur rieuse dans les yeux.

Joschka et Sophie, ça me va très bien, répondit-t-elle sur le même ton.

Elle but une longue gorgée de vin qui la fit agréablement frissonner et la réchauffa en même temps. Puis elle reposa son verre et se servit un peu de tout, essayant de ne pas se laisser distraire par le regard appréciateur que Joschka posait sur elle. Il se servit à son tour, en la quittant à peine des yeux, juste histoire de mettre la nourriture sur son assiette et pas sur la table. Sophie se creusa la tête pour trouver un sujet de conversation innocent, et finit par se rappeler la musique qu’elle avait entendue dans son bain.

C’était bien du Marianelli que j’ai entendu tout à l’heure ?

Joschka parut surpris.

Tu connais Dario Marianelli ? Par son nom ?

Sophie hocha les épaules.

Oui, pourquoi ?

Parce que la plupart des gens savent juste que c’est la bande-originale d’Orgueil et Préjugés, sans savoir qui la composée…

C’est peut-être parce que j’adore cette musique. C’est d’ailleurs l’un des rares CDs que je possède.

Joschka eut un sourire en coin et se leva. Il revint un instant plus tard, les mains chargées d’un livre, d’un CD et d’un DVD. Il s’agissait de la version de 2005, la préférée de Sophie, de sa bande-originale et du livre de Jane Austen, une édition de poche anglaise jaunie et cornée.

Je l’ai tellement lu, lu et relu, fit Joschka comme pour s’excuser du mauvais traitement infligé à son livre.

Toi aussi tu me surprends, dit Sophie. Tu es le premier homme que je rencontre qui ait vraiment lu et apprécie Orgueil et Préjugés

C’est que Jane Austen a une plume si mordante ! Elle est très drôle à lire, et de voir par ses yeux la vie de la petite noblesse anglaise de l’époque est vachement plus passionnant que tous les films en costume qu’ils nous servent à la télé… Pour tout te dire, j’adore lire !

I wish I read more, but there always seems so many other things to do1, lança Sophie pour tester sa réaction.

That’s exactly what I meant2, répondit Joschka du tac au tac.

Ils éclatèrent de rire ensemble et retrinquèrent. Sophie vida son verre, Joschka la resservit et Sophie ne protesta pas.

Tu cherches à m’enivrer ? dit-elle seulement.

On peut toujours essayer, répondit-il. Ce n’est pas tous les jours qu’une jolie joggeuse comme toi abuse de mon hospitalité, alors autant profiter de la situation…

Les papillons dans le ventre de Sophie se manifestèrent à nouveau.

Qu’est-ce que tu entends pas « profiter » ? demanda-t-elle.

Cela dépend de toi, évidemment.

Sophie rougit et porta sa fourchette à sa bouche pour se donner une contenance. Joschka reprit son sérieux.

Je te mets mal à l’aise, pardon. Je voulais juste blaguer.

Sophie n’était pas mal à l’aise, c’était juste que la tête lui tournait. Ainsi il la trouvait jolie… Et il n’était apparemment pas contre une nuit avec elle… Elle qui pensait que ce genre de rencontres n’arrivait que dans les films, elle était un peu prise au dépourvu qu’une telle chose lui arrivât, à elle. Bien sûr, elle avait un peu fantasmé sur le sujet dans la baignoire, sans s’imaginer à quel point cette perspective pourrait devenir concrète aussi vite. Et le choix lui appartenait. Sauterait-elle le pas ? Elle n’en savait rien encore, c’était sans doute la météo qui en déciderait. Si l’orage s’arrêtait là, tout de suite, maintenant, elle partirait sans doute, et cette rencontre resterait un souvenir surréaliste qui lui donnerait peut-être quelques regrets, à l’avenir. Ou pas. Mais si la soirée se prolongeait, qu’ils apprenaient à mieux se connaître, passer la nuit dans l’antre de ce bûcheron de contes sexy ne lui paraissait plus aussi impossible. Leur attirance mutuelle était indéniable, elle avait l’impression que leurs regards dansaient l’un autour de l’autre. Et cela lui rappela une réplique de Darcy lors de sa rencontre avec Elizabeth Bennett, et la réponse que cette-dernière lui avait faite :

So what do you recommend, to encourage affection ?3

Oh dancing, of course. Even if ones partner is barely tolerable4.

Et son partenaire de danse des regards était loin d’être passable ! Il était même si beau qu’elle ne voyait pas bien ce qu’il pouvait lui trouver… Peut-être qu’il aimait ses joues rougies par la course et ses baskets boueuses, à défaut de ses jupons couverts de « dix pieds de boue » inexistants ? Sophie sourit à ce parallèle.

Qu’est-ce qu’il y a ? s’enquit Joschka avec un intérêt non feint.

Je pensais juste à Caroline Bingley…

Joschka avait terminé son assiette pendant qu’elle divaguait. Il attendit patiemment qu’elle ait fini avant de proposer :

Qu’est-ce que tu dirais de revoir le film ?

Les yeux de Sophie s’illuminèrent.

C’est une super idée !

Elle l’aida à ranger les restes au frigo et à remplir le lave-vaisselle. C’est alors que Joschka avisa les deux tasses pleines sur le comptoir.

J’ai oublié les tisanes, s’excusa-t-il. Mais tu dois être réchauffée, maintenant…

Ce n’est pas grave, fit Sophie. Je crois que je préfère emporter le vin…

La bouteille était presque vide. Joschka en fit apparaître une deuxième et la déboucha. Il disposa le vin et les verres sur un plateau et l’emporta.

Tu veux bien prendre le film ? lança-t-il par-dessus son épaule.

Sophie s’empara du DVD et le suivit. Ils repassèrent dans le couloir conduisant à la salle de bain et ouvrirent la porte du fond. Ils se retrouvèrent dans un immense salon tapissé de bleu pastel, au milieu duquel trônaient, dos à dos, deux canapés trois places bleu-marine jonchés de coussins rayés bleu et blanc ou rouge et blanc. L’un des canapés faisait face à une immense télé à écran plat fixée au mur, l’autre constituait l’un des côtés d’un carré de canapés et fauteuils entourant une table basse posée sur un moelleux tapis d’un rouge profond, face à des étagères remplies de livres et de films. Le reste du mobilier était assez dépouillé. Une lampe sur pied très « seventies » près des canapés, un buffet surmonté d’un tableau abstrait représentant une danseuse de flamenco de dos, et quelques plantes vertes pleines de vie.

Installe-toi, je t’en prie.

Sophie se sentait suffisamment à l’aise pour s’asseoir en tailleur dans le canapé profond. Joschka posa le plateau sur le parquet marqueté et alla chercher un tabouret à l’assise plate, qu’il disposa près du canapé, à portée de main. Il posa le plateau dessus puis s’affaira près de la télé. La musique caractéristique annonçant que les studios canal avaient produit le film envahit la pièce.

Je l’ai mis en version originale.

Parfait, répondit Sophie avec un sourire.

Ça t’ennuie si j’allume des bougies ? Ça fera plus « XVIIIème », fit Joschka.

Non, au contraire.

Joschka appuya sur un bouton de la télécommande, et le film fut en pause. Il sortit deux grands chandeliers argentés à trois branches du buffet et les disposa sur les appuis de fenêtre, ainsi qu’un photophore en pierre de sel qu’il posa près des verres de vin, sur le tabouret. Puis il alluma les bougies de cire véritable, éteignit les lumières et s’assit à distance respectueuse de Sophie dans le canapé. Enfin bien installé, il remit le film en marche. L’agréable odeur de la cire chaude se répandit dans la pièce tandis qu’une Mme Bennett hystérique se plaignait au flegmatique Mr Bennett de n’avoir aucune considération pour ses pauvres nerfs.

Sophie oublia le temps. Elle était bien. Lorsqu’elle s’était aventurée hors de chez Eva pour aller courir, jamais elle n’aurait imaginé qu’elle finirait la soirée à regarder l’un de ses films préférés en compagnie d’un parfait inconnu, sexy qui plus est, un adorable inconnu qui lui ferait à manger et lui allumerait de vraies chandelles. Elle lui jeta un coup d’œil à la dérobée, admirant son profil au nez droit et aux lèvres pleines, des lèvres qu’elle se surprenait à vouloir embrasser. Joschka tourna la tête et surprit son regard. Il lui sourit en étendant le bras sur les coussins, dans sa direction. Elle comprit le message et se rapprocha. Il referma le bras sur elle, et lentement, avec une dernière hésitation, elle laissa tomber sa tête sur son épaule. Maintenant elle était encore mieux. Elle reporta son attention sur le film, et Joschka fit de même. Rien ne pressait.

Elizabeth et Darcy dansaient au bal de Netherfield, seuls au monde, et Sophie poussa un soupir de contentement en humant discrètement le parfum de Joschka. Elle-aussi se sentait dans une bulle, dans cette maison perdue sous un orage, à l’orée des bois. Elle tendit l’oreille et perçut avec joie le clapotement des gouttes de pluie qui la retiendrait encore un moment dans cette parenthèse enchantée. Le tonnerre s’était éloigné, plus aucun éclair ne zébrait la nuit noire. Tout était calme.

Arriva le moment où Mr Darcy se déclarait sous une pluie battante, un moment qui nouait toujours la gorge de Sophie. La force des dialogues, celle de la musique aussi, l’émouvaient toujours, sans que cet effet ne s’émousse malgré les nombreuses fois où elle avait visionné le film. Lorsque le visage des protagonistes se trouvèrent si près l’un de l’autre qu’ils auraient pu s’embrasser, Sophie attrapa la main de Joschka et entrelaça ses doigts aux siens. Joschka porta ses doigts à ses lèvres et y déposa un baiser léger. Le cœur de Sophie s’emballa. Puis Darcy se détourna d’Elizabeth, Sophie se pelotonna contre Joschka, plus attentive aux battements précipités de son cœur qu’aux mots familiers de la lettre que Mr Darcy venait de déposer.

Le film continua son prévisible déroulement, qu’elle connaissait par cœur, et sa scène préférée arriva enfin.

Sophie assumait complètement son côté midinette. Combien de fois François ne s’était-il pas moqué d’elle en la voyant baver devant le sublime Darcy émergeant de la brume au petit matin, marchant souverainement à la rencontre d’Elizabeth, lui déclarant son amour à nouveau, puis elle qui lui prenait la main, leurs visages auréolés de la lumière dorée du soleil levant, leurs lèvres se touchant presque. Sophie ne regrettait pas qu’il n’y eût pas de baiser, la pudeur et la retenue de cet instant exprimant mieux que la classique scène amoureuse la profondeur de leur attachement. Ce n’est que quand ils se retrouvèrent de nouveau chez les Benett que les yeux de Sophie se détachèrent de l’écran. Se sentant observée, elle leva la tête et vit que Joschka la regardait. L’intensité de ce regard l’hypnotisa, elle approcha son visage de celui de Joschka, leur front se touchèrent. Joschka saisit délicatement le visage de Sophie dans la coupe de ses mains et sembla quêter sa permission. La respiration coupée, les lèvres tremblantes, Sophie la lui donna d’un battement de ses longs cils, et il s’approcha avec une exquise lenteur. Ce fut le baiser le plus délicat qu’elle eût jamais reçu, et elle fut étonnée de voir à quel point cette délicatesse lui enflammait les sens. Portée par la musique du générique, la sublime musique de Marianelli, elle vint se blottir sur les genoux de Joschka, enlaça sa taille de ses jambes, sa nuque de ses bras, et leur baiser se fit plus profond. Sophie avait à peine conscience des mains de Joschka qui s’étaient glissées sous le T-shirt qu’il lui avait prêté, toute à la sensation qu’elle avait de fusionner avec lui, sensation presque dérangeante puisqu’il y avait quelques heures à peine, cet homme lui était encore inconnu. Sophie fit taire sa tête. Elle se sentait plus libre qu’elle ne l’avait jamais été, plus libre qu’avec François à leurs débuts, car elle avait plus d’expérience, plus libre qu’avec Victor, où elle s’était laissée porter par les événements pour fuir une situation devenue intolérable pour elle. Elle se sentait femme, déesse même, elle se sentait le droit de revendiquer ce que Joschka semblait plus qu’heureux de lui offrir, de s’abreuver de sa beauté et de son corps divin. Elle voulait tout de lui. Les jambes toujours autour de lui, elle lui enleva sa chemise de lin puis passa son propre T-shirt par-dessus sa tête avant de se coller à lui, heureuse de sentir enfin sa peau nue et chaude contre la sienne. Joschka se renversa en arrière sur les coussins et l’attira à elle. Toujours en s’embrassant, ils se débarrassèrent du reste de leurs vêtements et se caressèrent longuement, indifférents à la musique du menu du DVD se répétant inlassablement. Puis Joschka interrompit leur baiser.

Sophie, c’est vraiment ce que tu veux ? souffla-t-il.

Oui.

Alors attends-moi ici.

Il se leva prestement et courut à la salle de bain. Sophie l’attendit, langoureusement installée sur les coussins du canapé, ses cheveux bruns étalés autour de sa tête.

Tu es divine, dit Joschka en la contemplant.

Doucement, il s’approcha d’elle. Sophie vit qu’il avait une pochette de préservatif à la main. Elle se redressa, un sourire radieux aux lèvres, et l’attira à elle.

Ni Sophie ni Joschka ne se rendirent compte que la pluie avait enfin cessé. De toute façon, cela n’avait plus aucune importance.

1 J’adorerais lire davantage, mais il y a toujours tant de choses à faire.

2 C’est aussi mon sentiment.

3 Et que préconiser, qui encourage l’affection ?

Sophie allongea la foulée et courut avec plus d’entrain encore lorsque les premières notes de Are you ready to rock retentirent dans son i-pod nano. Elle adorait cette chanson de Miyavi, ce grand malade japonais de la guitare électrique dont la voix rauque lui donnait toujours une pêche d’enfer. Elle eut envie d’accélérer et de sauter partout à la fois, ses pieds frappaient le chemin de terre au rythme de ceux de Miyavi. Comme le chanteur, elle était en transe et ne prêtait pas attention à la beauté du paysage qui s’étendait autour d’elle.
Elle venait d’atteindre le sommet de la colline. A sa gauche s’étalait une forêt de pins et de chênes, à sa droite, dans la vallée en contrebas, on voyait des champs à perte de vue, et des villages nichés au bord des deux ruisseaux qui coulaient rejoindre le Main. Le coucher de soleil teintait d’or les lourds nuages gris qui s’amoncelaient rapidement au-dessus des bois. Sophie se sentait tellement bien qu’elle décida de prolonger son jogging. Eva lui avait indiqué un chemin qui faisait le tour de la forêt et rallongeait la course de trois kilomètres. Il avait fait lourd ces deux derniers jours, et si chaud qu’ils étaient à peine sortis de l’appartement car Eva avait peur qu’Elias ne supporte pas l’écrasante chaleur. Heureusement, un vent frais s’était levé en début de soirée et Sophie avait décidé d’en profiter pour aller courir. Eva n’en avait pas été enchantée, arguant que l’air sentait l’orage. Sophie l’avait rassurée en lui montrant le ciel dégagé, et lui avait promis de faire demi-tour au moindre signe de danger.
La chanson se termina, une autre commença, un peu plus lente. Sophie ralentit légèrement pour reprendre haleine. Le vent, plus violent désormais, faisait voler sa queue de cheval en tous sens, fouettant les épaules nues de Sophie. Agacée, la jeune femme dut s’arrêter pour l’enrouler en chignon. Pendant cette pause forcée, elle leva les yeux vers le ciel, et ce qu’elle y vit ne lui disait rien qui vaille. De gris foncé, les nuages avaient tourné au noir d’encre et ils s’étaient déplacés dans la direction d’où elle venait. Bientôt ils seraient au-dessus de sa tête.
C’est alors qu’elle vit un éclair. Reprenant sa course, elle compta mentalement jusqu’à douze avant d’entendre le grondement du tonnerre, et la peur la saisit. L’orage n’était qu’à un peu plus de quatre kilomètres. Elle accéléra pour se mettre à l’abri dans la forêt et un nouvel éclair zébra le ciel. Elle venait d’atteindre le couvert des arbres quand elle perçut de nouveau le tonnerre et réalisa que l’orage se rapprochait. Sophie commença à avoir très peur, d’autant qu’elle n’y voyait pas grand chose. Les arbres lui offraient certes un abri relatif, mais ils occultaient le peu de lumière qui émanait encore du ciel plombé de nuages, et la nuit ne tarderait pas à tomber. Elle n’allait tout de même pas devoir dormir dans la forêt ! Pourtant c’était ce qui risquait d’arriver si l’orage durait toute la nuit. Elle avait très peur de prendre le risque de rentrer à travers champs, complètement à découvert. Elle avait lu dans les pages des faits divers trop d’histoires de personnes foudroyées dans ces conditions. Et pour couronner le tout, la pluie se mit à tomber, une pluie drue, de grosses gouttes chaudes, une pluie d’été comme Sophie l’aurait adorée, dans d’autres circonstances. Les arbres l’en protégèrent un temps, mais elle finit par être trempée quand même, quand les feuillages alourdis lui déversèrent leur eau sur la tête.
Sophie avait froid, elle commençait à avoir faim, et surtout, elle avait peur. Elle regarda autour d’elle, ne sachant que faire, et eut enfin l’idée de sortir son téléphone portable qui ne lui indiqua aucun réseau. Elle vit la mention « appels d’urgence uniquement » au bas de l’écran et hésita. Puis elle remit son téléphone dans sa poche, honteuse du ridicule de son « urgence ». Elle aurait vraiment mieux fait d’écouter Eva et de rester à la maison ! Et maintenant elle se retrouvait coincée sous un orage dans la forêt, sans âme qui vive à au moins trois kilomètres à la ronde.
Sans âme qui vive ? Non, il y avait bien quelqu’un ! La maison à l’orée des bois qu’elle voyait du balcon d’Eva !
Ragaillardie, elle reprit sa course à travers bois, espérant ne pas s’égarer. Elle vit une éclaircie parmi les arbres devant elle et accéléra. Le chemin sortait de la forêt, ce n’était pas celui qui passait devant la maison, mais elle pouvait la voir, et ô, miracle, ses fenêtres étaient éclairées, il y avait donc bien quelqu’un. Elle accéléra encore et longea la forêt, trébuchant sur des mottes de terre et des racines car il n’y avait pas de sentier. Enfin elle arriva à la maison et frappa à la porte.
Elle n’eut pas à attendre longtemps. Un homme d’une trentaine d’années à l’air amical vint lui ouvrir.
– Bonsoir, commença-t-elle en allemand. Puis-je entrer me mettre à l’abri en attendant que l’orage passe ? Je ne peux pas rentrer chez mon amie, c’est trop loin…
Un éclair zébra le ciel, et le tonnerre gronda presque simultanément.
– Bien sûr, entrez vite, répondit l’homme en s’effaçant pour lui laisser le passage.
– Merci.
Il referma la porte et lui tendit la main.
– Je m’appelle Joschka, dit-il en français.
– Et moi, c’est Sophie.
Ils s’observèrent un instant. Sophie se dit qu’elle devait faire peine à voir, avec ses cheveux plaqués sur son crâne et son maquillage qui avait probablement coulé. Joschka, lui, avait plutôt conscience de sa tenue de sport moulante qui était devenue transparente. Il se reprit, et les règles élémentaires de politesse lui revinrent.
– Vous voulez boire quelque chose ? Quelque chose de chaud, peut-être ?
– Une tisane, si vous avez.
– Je reviens.
Pris d’une soudaine inspiration, devant les lèvres de Sophie, qui avaient pris une légère teinte bleutée, il ajouta :
– Vous voulez peut-être prendre une douche ou un bain pour vous réchauffer ?
Sophie jeta un coup d’œil par la fenêtre. L’orage ne semblait pas vouloir s’éloigner.
– Avec plaisir, merci.
– Venez, la salle de bain est par ici…
Il la précéda dans un couloir et ouvrit une porte. Elle le suivit en déposant distraitement son téléphone sur une commode au passage.
– Les serviettes propres sont ici, et n’hésitez pas à vous servir en savon et en shampoing…
– Merci beaucoup.
Sophie ferma la porte à clé et s’empressa de se débarrasser de ses vêtements trempés, qu’elle essora et étendit sur la barre à laquelle le rideau de douche était accroché. Elle prit deux serviettes, une grande et une petite, dans le placard sous l’évier que Joschka avait ouvert à son intention, et se fit couler un bain brûlant dans lequel elle plongea avec délices. Tandis que l’eau chaude et parfumée détendait ses muscles crispés et réchauffait ses os glacés par la pluie, le rouge lui montait aux joues tandis qu’elle pensait à son hôte. Ce n’était que maintenant, une fois seule et rassurée de ne pas avoir à rester dehors sous l’orage, qu’elle se rendait compte du choc qu’elle avait eu en le voyant. C’était la première fois qu’elle voyait un homme aussi beau. Joschka avait un corps parfaitement proportionné, du moins à ce qu’elle avait pu en juger sous le pantalon de yoga qui lui tombait sur les hanches et la chemise de lin largement ouverte sur sa poitrine bronzée et musclée. Son visage était saisissant, aux lignes racées, à la bouche souriante, au nez droit et aux yeux clairs ourlés de cils drus. Ses cheveux noirs retombaient en deux mèches sur son front bronzé, et une barbe de trois jours, noire elle-aussi, recouvrait ses joues et son menton. Sophie était sidérée par tous ces détails qu’elle avait emmagasinés, devant admettre qu’elle avait été éblouie par son hôte. Elle rougit de plus belle en songeant qu’elle était nue dans sa baignoire, qu’ils étaient seuls tous les deux, si on en croyait les apparences, et que l’orage la coincerait là pour un bon moment. Car maintenant qu’elle était réchauffée, la perspective de ressortir sous la pluie et les éclairs ne lui disait rien du tout. A moins que Joschka ne la mette dehors, elle était décidée à rester jusqu’à ce que la tempête estivale cesse, même si cela voulait dire passer la nuit chez Joschka. Chez lui… ou avec lui ? Cette perspective lui fit papillonner le ventre et elle faillit glousser comme une gamine. Elle se retint à temps, par peur du ridicule, et préféra se laisser glisser sur le fond de la baignoire pour mouiller ses cheveux, qui s’étalèrent autour de sa tête. Les oreilles sous l’eau, elle entendit le son étouffé d’une musique qu’elle n’avait pas perçue lorsqu’elle avait la tête hors de l’eau. Elle remonta à la surface. Rien. Replongea. Crut identifier Dawn, de Marianelli, l’un de ses morceaux préférés. Elle se laissa porter par les accords apaisants du piano et faillit s’endormir. Ce furent deux coups discrets frappés à la porte qui la tirèrent de sa douce rêverie.
– Tout va bien ?
– Oui, oui, fit Sophie en se rasseyant.
– Je vous ai posé des vêtements secs devant la porte.
– Merci.
– Et je nous ai préparé un petit quelque chose à manger.
– J’arrive.
Elle entendit ses pas s’éloigner. Quand elle vit l’heure sur l’horloge murale, elle se rendit compte qu’il y avait presque une heure qu’elle barbotait dans son bain. Elle décida de se dépêcher un peu, consciente qu’il aurait été impoli de faire attendre Joschka plus longtemps. Elle se shampouina avec ardeur, se rinça rapidement les cheveux et retira le bouchon du fond de la baignoire. Quand il ne resta qu’un fond d’eau, elle se leva un peu à regrets, s’enturbanna les cheveux et s’enroula dans une serviette. Encore dégoulinante, elle marcha à petits pas jusqu’à la porte sur une serviette pliée, et ouvrit prudemment. Personne. Vite, elle s’empara des vêtements laissés là à son intention et referma la porte avant que le courant d’air ne chasse l’agréable chaleur tropicale qui régnait dans la salle de bain. Elle acheva de se sécher en se frictionnant vigoureusement, enfila les habits, trop grands pour elle, mais agréables à porter. Joschka lui avait prêté un boxer bleu marine à pois blancs (l’enfiler la troubla, elle ne pourrait plus s’empêcher de l’imaginer vêtu de ce seul boxer en le voyant), un pantalon fluide en coton, bleu marine lui-aussi, ainsi qu’une marinière à manches courtes dans laquelle elle se trouva un peu trop sexy, car il était évident en la regardant qu’elle ne portait pas de soutien-gorge. Enfin elle démêla sa longue tignasse brune qu’elle laissa pendre librement sur ses épaules pour qu’ils sèchent plus vite. Se sentant prête à sortir, elle prit une longue inspiration et posa sa main sur la poignée ronde de la porte. Avant de suspendre son geste, tant l’incongru de la situation lui apparaissait. Elle était pour ainsi dire en petite tenue chez un inconnu, sans doute pour la nuit, et personne ne savait où elle était. Et si c’était un psychopathe ? Sophie retint un rire nerveux à cette pensée ridicule. Elle écrirait un SMS à Eva pour la prévenir de là où elle était. Ça devrait aller, se dit-elle. Elle regardait trop New-York, unité spéciale. La plupart des gens étaient tout à fait charmants, c’était juste qu’on ne parlait pas d’eux aux informations, voilà tout. Cela était bien dommage, d’ailleurs, ça les changerait des attentats et des faits divers sanglants…
Bon, et si Joschka n’était pas un psychopathe, elle n’en allait pas moins devoir passer plusieurs heures en sa compagnie, si l’orage ne se calmait pas. De quoi allaient-ils bien pouvoir parler ? Bah, elle aviserait, décida-t-elle en tournant la poignée.
Elle s’orienta à la musique et aux bonnes odeurs pour retrouver son hôte et entra dans une grande cuisine moderne aux meubles laqués rouges. Joschka avait dressé la petite table ronde pour deux. Les assiettes multicolores formaient un joli contraste sur les sets de table en rotin, et la table était couverte de petits bols.
– Soirée tapas, annonça Joschka avec un sourire. Je ne savais pas ce que vous aimeriez, alors j’ai vidé mon frigo sur la table.
– C’est très gentil, merci, répondit Sophie en s’asseyant.
Joschka s’empara d’une bouteille de vin et l’approcha du verre de Sophie.
– Du vin ?
– Avec plaisir, merci.
Joschka laissa couler le liquide pourpre dans le verre de son invitée puis se servit à son tour avant de s’asseoir. Il se releva aussitôt.
– Je reviens, dit-il.
Sophie n’attendit pas longtemps. Joschka lui tendit son portable, et Sophie fut soulagée au-delà du raisonnable, se disant qu’un psychopathe n’agirait pas ainsi.
– Il n’a pas arrêté de vibrer pendant que vous étiez à la salle de bain, mais je n’ai pas osé répondre, expliqua-t-il.
– Merci, dit-elle.
A force de le remercier sans cesse, elle eut l’impression de trop se répéter. Mais elle était reconnaissante de tout ce qu’il faisait pour elle, alors que dire d’autre ?
Une vague de culpabilité l’assaillit quand elle vit qu’elle avait douze appels en absence d’Eva, assortis de trois messages vocaux. Quand elle vit qu’ils étaient d’Eva également, elle décida de ne pas les écouter et d’appeler directement son amie pour la rassurer.
– Vous permettez ? fit-elle en se levant.
Elle sortit de la cuisine et colla le téléphone à son oreille. Eva décrocha immédiatement.
– Sophie ! Tu vas bien ? Où es-tu ?
– Tout va bien, Eva. J’ai été surprise par l’orage, mais j’ai trouvé un abri.
– Où ça ? Tu veux que Heiko vienne te chercher ?
– Ce ne sera pas nécessaire. Je vais attendre que ça passe.
– Toute seule dans la forêt ?
– Je ne suis pas dans la forêt.
– Tu es où, alors ?
Sophie entendit qu’Eva s’impatientait, l’inquiétude cédant le pas à l’énervement, et arrêta de tourner autour du pot. Ce n’était pas sympa de la faire languir ainsi, mais si elle avait traîné un peu, c’était qu’elle-même n’était pas encore très sûre de la suite des événements.
– Je suis dans la maison près des bois. Il y avait de la lumière, et Joschka m’a laissée entrer. Je sors du bain, là, et après on mange. Désolée de ne pas t’avoir prévenue plus tôt…
Elle entendit Eva soupirer à l’autre bout du fil. De soulagement, sans doute.
– Ce n’est pas grave. Je suis contente qu’il ne te soit rien arrivé. J’étais morte d’inquiétude…
– Je sais, désolée, fit Sophie d’une toute petite voix.
– C’est Sophie ? entendit-elle dans l’appareil.
– Oui, elle va bien, répondit Eva à Heiko. Je t’expliquerai après.
– Joschka, hein ? continua-t-elle, s’adressant cette fois à Sophie. Il est comment ?
– Je ne peux pas te parler, là.
– Il est juste à côté, c’est ça ?
– Oui.
– Alors dis-moi seulement s’il est canon.
– Très.
– Ah ah ! Et tu comptes rentrer cette nuit ?
– Je ne sais pas… ça dépend de l’orage.
– Mouais, je te crois !
Eva éclata de rire.
– Je dois te laisser. Amuse-toi bien !
Et elle raccrocha. Sophie sourit un instant, puis elle rempocha son téléphone et regagna la cuisine.
– Tout va bien ? demanda Joschka.
– Oui. Je suis en visite chez une amie, et je l’ai rassurée. Elle me croyait encore dehors et s’inquiétait pour moi.
Sophie détailla les mets sur la table. Cela ressemblait en partie à une collection de restes, mais tout avait l’air appétissant. Il y avait un plateau de charcuteries (elle les espéra bio, mais n’allait pas faire la fine bouche ce soir), un plateau de fromages, des tomates séchées, des aubergines et des poivrons marinés, de la feta en dés, assaisonnée d’herbes de Provence, à en juger par leur parfum, des champignons à la crème encore chauds et une salade de mâche avec des dés d’avocat et de mangue dedans.
– Tout cela m’a l’air vraiment bon, dit-elle. Merci encore pour votre invitation.
Elle leva son verre, et ils trinquèrent.
– On pourrait se tutoyer, vous savez. C’est ce qu’on fait ici, quand une personne se présente par son prénom.
– C’est vrai, j’avais oublié. Chez nous c’est différent. Va pour le « tu », alors…
Eva lui avait expliqué cette particularité lors de son tout premier séjour. En Allemagne, on disait soit « Madame Müller, vous » ou « Eva, tu ». Appeler quelqu’un par son prénom et le vouvoyer en même temps était chose étrange, pour les Allemands.
– A moins que vous ne préfériez m’appeler « Herr Schmidt », ajouta Joschka, une lueur rieuse dans les yeux.
– Joschka et Sophie, ça me va très bien, répondit-t-elle sur le même ton.
Elle but une longue gorgée de vin qui la fit agréablement frissonner et la réchauffa en même temps. Puis elle reposa son verre et se servit un peu de tout, essayant de ne pas se laisser distraire par le regard appréciateur que Joschka posait sur elle. Il se servit à son tour, en la quittant à peine des yeux, juste histoire de mettre la nourriture sur son assiette et pas sur la table. Sophie se creusa la tête pour trouver un sujet de conversation innocent, et finit par se rappeler la musique qu’elle avait entendue dans son bain.
– C’était bien du Marianelli que j’ai entendu tout à l’heure ?
Joschka parut surpris.
– Tu connais Dario Marianelli ? Par son nom ?
Sophie hocha les épaules.
– Oui, pourquoi ?
– Parce que la plupart des gens savent juste que c’est la bande-originale d’Orgueil et Préjugés, sans savoir qui la composée…
– C’est peut-être parce que j’adore cette musique. C’est d’ailleurs l’un des rares CDs que je possède.
Joschka eut un sourire en coin et se leva. Il revint un instant plus tard, les mains chargées d’un livre, d’un CD et d’un DVD. Il s’agissait de la version de 2005, la préférée de Sophie, de sa bande-originale et du livre de Jane Austen, une édition de poche anglaise jaunie et cornée.
– Je l’ai tellement lu, lu et relu, fit Joschka comme pour s’excuser du mauvais traitement infligé à son livre.
– Toi aussi tu me surprends, dit Sophie. Tu es le premier homme que je rencontre qui ait vraiment lu et apprécie Orgueil et Préjugés…
– C’est que Jane Austen a une plume si mordante ! Elle est très drôle à lire, et de voir par ses yeux la vie de la petite noblesse anglaise de l’époque est vachement plus passionnant que tous les films en costume qu’ils nous servent à la télé… Pour tout te dire, j’adore lire !
– I wish I read more, but there always seems so many other things to do1, lança Sophie pour tester sa réaction.
– That’s exactly what I meant2, répondit Joschka du tac au tac.
Ils éclatèrent de rire ensemble et retrinquèrent. Sophie vida son verre, Joschka la resservit et Sophie ne protesta pas.
– Tu cherches à m’enivrer ? dit-elle seulement.
– On peut toujours essayer, répondit-il. Ce n’est pas tous les jours qu’une jolie joggeuse comme toi abuse de mon hospitalité, alors autant profiter de la situation…
Les papillons dans le ventre de Sophie se manifestèrent à nouveau.
– Qu’est-ce que tu entends pas « profiter » ? demanda-t-elle.
– Cela dépend de toi, évidemment.
Sophie rougit et porta sa fourchette à sa bouche pour se donner une contenance. Joschka reprit son sérieux.
– Je te mets mal à l’aise, pardon. Je voulais juste blaguer.
Sophie n’était pas mal à l’aise, c’était juste que la tête lui tournait. Ainsi il la trouvait jolie… Et il n’était apparemment pas contre une nuit avec elle… Elle qui pensait que ce genre de rencontres n’arrivait que dans les films, elle était un peu prise au dépourvu qu’une telle chose lui arrivât, à elle. Bien sûr, elle avait un peu fantasmé sur le sujet dans la baignoire, sans s’imaginer à quel point cette perspective pourrait devenir concrète aussi vite. Et le choix lui appartenait. Sauterait-elle le pas ? Elle n’en savait rien encore, c’était sans doute la météo qui en déciderait. Si l’orage s’arrêtait là, tout de suite, maintenant, elle partirait sans doute, et cette rencontre resterait un souvenir surréaliste qui lui donnerait peut-être quelques regrets, à l’avenir. Ou pas. Mais si la soirée se prolongeait, qu’ils apprenaient à mieux se connaître, passer la nuit dans l’antre de ce bûcheron de contes sexy ne lui paraissait plus aussi impossible. Leur attirance mutuelle était indéniable, elle avait l’impression que leurs regards dansaient l’un autour de l’autre. Et cela lui rappela une réplique de Darcy lors de sa rencontre avec Elizabeth Bennett, et la réponse que cette-dernière lui avait faite :
– So what do you recommend, to encourage affection ?3
– Oh dancing, of course. Even if ones partner is barely tolerable4.
Et son partenaire de danse des regards était loin d’être passable ! Il était même si beau qu’elle ne voyait pas bien ce qu’il pouvait lui trouver… Peut-être qu’il aimait ses joues rougies par la course et ses baskets boueuses, à défaut de ses jupons couverts de « dix pieds de boue » inexistants ? Sophie sourit à ce parallèle.
– Qu’est-ce qu’il y a ? s’enquit Joschka avec un intérêt non feint.
– Je pensais juste à Caroline Bingley…
Joschka avait terminé son assiette pendant qu’elle divaguait. Il attendit patiemment qu’elle ait fini avant de proposer :
– Qu’est-ce que tu dirais de revoir le film ?
Les yeux de Sophie s’illuminèrent.
– C’est une super idée !
Elle l’aida à ranger les restes au frigo et à remplir le lave-vaisselle. C’est alors que Joschka avisa les deux tasses pleines sur le comptoir.
– J’ai oublié les tisanes, s’excusa-t-il. Mais tu dois être réchauffée, maintenant…
– Ce n’est pas grave, fit Sophie. Je crois que je préfère emporter le vin…
La bouteille était presque vide. Joschka en fit apparaître une deuxième et la déboucha. Il disposa le vin et les verres sur un plateau et l’emporta.
– Tu veux bien prendre le film ? lança-t-il par-dessus son épaule.
Sophie s’empara du DVD et le suivit. Ils repassèrent dans le couloir conduisant à la salle de bain et ouvrirent la porte du fond. Ils se retrouvèrent dans un immense salon tapissé de bleu pastel, au milieu duquel trônaient, dos à dos, deux canapés trois places bleu-marine jonchés de coussins rayés bleu et blanc ou rouge et blanc. L’un des canapés faisait face à une immense télé à écran plat fixée au mur, l’autre constituait l’un des côtés d’un carré de canapés et fauteuils entourant une table basse posée sur un moelleux tapis d’un rouge profond, face à des étagères remplies de livres et de films. Le reste du mobilier était assez dépouillé. Une lampe sur pied très « seventies » près des canapés, un buffet surmonté d’un tableau abstrait représentant une danseuse de flamenco de dos, et quelques plantes vertes pleines de vie.
– Installe-toi, je t’en prie.
Sophie se sentait suffisamment à l’aise pour s’asseoir en tailleur dans le canapé profond. Joschka posa le plateau sur le parquet marqueté et alla chercher un tabouret à l’assise plate, qu’il disposa près du canapé, à portée de main. Il posa le plateau dessus puis s’affaira près de la télé. La musique caractéristique annonçant que les studios canal avaient produit le film envahit la pièce.
– Je l’ai mis en version originale.
– Parfait, répondit Sophie avec un sourire.
– Ça t’ennuie si j’allume des bougies ? Ça fera plus « XVIIIème », fit Joschka.
– Non, au contraire.
Joschka appuya sur un bouton de la télécommande, et le film fut en pause. Il sortit deux grands chandeliers argentés à trois branches du buffet et les disposa sur les appuis de fenêtre, ainsi qu’un photophore en pierre de sel qu’il posa près des verres de vin, sur le tabouret. Puis il alluma les bougies de cire véritable, éteignit les lumières et s’assit à distance respectueuse de Sophie dans le canapé. Enfin bien installé, il remit le film en marche. L’agréable odeur de la cire chaude se répandit dans la pièce tandis qu’une Mme Bennett hystérique se plaignait au flegmatique Mr Bennett de n’avoir aucune considération pour ses pauvres nerfs.
Sophie oublia le temps. Elle était bien. Lorsqu’elle s’était aventurée hors de chez Eva pour aller courir, jamais elle n’aurait imaginé qu’elle finirait la soirée à regarder l’un de ses films préférés en compagnie d’un parfait inconnu, sexy qui plus est, un adorable inconnu qui lui ferait à manger et lui allumerait de vraies chandelles. Elle lui jeta un coup d’œil à la dérobée, admirant son profil au nez droit et aux lèvres pleines, des lèvres qu’elle se surprenait à vouloir embrasser. Joschka tourna la tête et surprit son regard. Il lui sourit en étendant le bras sur les coussins, dans sa direction. Elle comprit le message et se rapprocha. Il referma le bras sur elle, et lentement, avec une dernière hésitation, elle laissa tomber sa tête sur son épaule. Maintenant elle était encore mieux. Elle reporta son attention sur le film, et Joschka fit de même. Rien ne pressait.
Elizabeth et Darcy dansaient au bal de Netherfield, seuls au monde, et Sophie poussa un soupir de contentement en humant discrètement le parfum de Joschka. Elle-aussi se sentait dans une bulle, dans cette maison perdue sous un orage, à l’orée des bois. Elle tendit l’oreille et perçut avec joie le clapotement des gouttes de pluie qui la retiendrait encore un moment dans cette parenthèse enchantée. Le tonnerre s’était éloigné, plus aucun éclair ne zébrait la nuit noire. Tout était calme.
Arriva le moment où Mr Darcy se déclarait sous une pluie battante, un moment qui nouait toujours la gorge de Sophie. La force des dialogues, celle de la musique aussi, l’émouvaient toujours, sans que cet effet ne s’émousse malgré les nombreuses fois où elle avait visionné le film. Lorsque le visage des protagonistes se trouvèrent si près l’un de l’autre qu’ils auraient pu s’embrasser, Sophie attrapa la main de Joschka et entrelaça ses doigts aux siens. Joschka porta ses doigts à ses lèvres et y déposa un baiser léger. Le cœur de Sophie s’emballa. Puis Darcy se détourna d’Elizabeth, Sophie se pelotonna contre Joschka, plus attentive aux battements précipités de son cœur qu’aux mots familiers de la lettre que Mr Darcy venait de déposer.
Le film continua son prévisible déroulement, qu’elle connaissait par cœur, et sa scène préférée arriva enfin.
Sophie assumait complètement son côté midinette. Combien de fois François ne s’était-il pas moqué d’elle en la voyant baver devant le sublime Darcy émergeant de la brume au petit matin, marchant souverainement à la rencontre d’Elizabeth, lui déclarant son amour à nouveau, puis elle qui lui prenait la main, leurs visages auréolés de la lumière dorée du soleil levant, leurs lèvres se touchant presque. Sophie ne regrettait pas qu’il n’y eût pas de baiser, la pudeur et la retenue de cet instant exprimant mieux que la classique scène amoureuse la profondeur de leur attachement. Ce n’est que quand ils se retrouvèrent de nouveau chez les Benett que les yeux de Sophie se détachèrent de l’écran. Se sentant observée, elle leva la tête et vit que Joschka la regardait. L’intensité de ce regard l’hypnotisa, elle approcha son visage de celui de Joschka, leur front se touchèrent. Joschka saisit délicatement le visage de Sophie dans la coupe de ses mains et sembla quêter sa permission. La respiration coupée, les lèvres tremblantes, Sophie la lui donna d’un battement de ses longs cils, et il s’approcha avec une exquise lenteur. Ce fut le baiser le plus délicat qu’elle eût jamais reçu, et elle fut étonnée de voir à quel point cette délicatesse lui enflammait les sens. Portée par la musique du générique, la sublime musique de Marianelli, elle vint se blottir sur les genoux de Joschka, enlaça sa taille de ses jambes, sa nuque de ses bras, et leur baiser se fit plus profond. Sophie avait à peine conscience des mains de Joschka qui s’étaient glissées sous le T-shirt qu’il lui avait prêté, toute à la sensation qu’elle avait de fusionner avec lui, sensation presque dérangeante puisqu’il y avait quelques heures à peine, cet homme lui était encore inconnu. Sophie fit taire sa tête. Elle se sentait plus libre qu’elle ne l’avait jamais été, plus libre qu’avec François à leurs débuts, car elle avait plus d’expérience, plus libre qu’avec Victor, où elle s’était laissée porter par les événements pour fuir une situation devenue intolérable pour elle. Elle se sentait femme, déesse même, elle se sentait le droit de revendiquer ce que Joschka semblait plus qu’heureux de lui offrir, de s’abreuver de sa beauté et de son corps divin. Elle voulait tout de lui. Les jambes toujours autour de lui, elle lui enleva sa chemise de lin puis passa son propre T-shirt par-dessus sa tête avant de se coller à lui, heureuse de sentir enfin sa peau nue et chaude contre la sienne. Joschka se renversa en arrière sur les coussins et l’attira à elle. Toujours en s’embrassant, ils se débarrassèrent du reste de leurs vêtements et se caressèrent longuement, indifférents à la musique du menu du DVD se répétant inlassablement. Puis Joschka interrompit leur baiser.
– Sophie, c’est vraiment ce que tu veux ? souffla-t-il.
– Oui.
– Alors attends-moi ici.
Il se leva prestement et courut à la salle de bain. Sophie l’attendit, langoureusement installée sur les coussins du canapé, ses cheveux bruns étalés autour de sa tête.
– Tu es divine, dit Joschka en la contemplant.
Doucement, il s’approcha d’elle. Sophie vit qu’il avait une pochette de préservatif à la main. Elle se redressa, un sourire radieux aux lèvres, et l’attira à elle.
Ni Sophie ni Joschka ne se rendirent compte que la pluie avait enfin cessé. De toute façon, cela n’avait plus aucune importance.4 La danse, même si votre partenaire vous paraît tout juste passable…

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