NaNo 2017 : 14

Chère Sylvie,

Ton e-mail ne m’a pas vraiment surprise, mamie Jeannette m’avait prévenue que tu voulais me contacter, pourtant je dois t’avouer que ça m’a fait bizarre de le recevoir. Cette prise de contact, je l’avais espérée et redoutée à la fois. Espérée, parce que je voulais comprendre. Comprendre comment une mère peut abandonner son enfant pour chercher à la reprendre des années plus tard, comprendre ce que j’avais peut-être fait de mal étant bébé (car sinon, pourquoi n’aurais-tu plus voulu de moi ? ). Redoutée, parce que je me demandais ce qu’on pourrait bien avoir à se dire, après toutes ces années, et parce que pour moi le chapitre de nos relations était clos. Comme tu l’as écrit toi-même, j’ai une mère, et j’ai pu grandir choyée dans une famille aimante, me sentir acceptée, soutenue, et ce malgré les circonstances de mon arrivée chez ceux que je continuerai toujours à appeler « mes parents ».

Tu as raison, nos relations ne seront jamais normales, et je t’avouerai qu’il ne m’a pas été facile de lire que j’étais une enfant non désirée. Cela a néanmoins le mérite d’être clair, et m’enlève enfin le poids de la culpabilité diffuse que j’ai éprouvée durant toute mon enfance. Non, je n’ai rien fait de mal, à part naître, et pour cela personne ne peut me blâmer. Je n’ai pas demandé à venir au monde, je ne te dois donc rien, même pas la vie, mais je te suis quand même reconnaissante de me l’avoir donnée, et même de m’avoir laissée chez Gérard et Marylin, qui m’ont offert une enfance heureuse et une sœur que j’adore, et continuent de m’aimer et de me soutenir. Si je sais que faire pour atteindre le bonheur et le savourer, c’est grâce à eux. Bref, je suis heureuse d’avoir la chance de vivre sur cette terre, même si je n’avais rien demandé à personne.

Merci de m’avoir expliqué pourquoi tu ne voulais pas être ma mère, c’était une version de l’histoire que je ne connaissais pas encore. La famille évite de parler de toi devant moi, sans doute pour ne pas me faire de peine, mais ça fait du bien de savoir que tout cela n’a rien à voir avec moi. Tu as fais tes choix et je les respecte, cela fait longtemps que je ne t’en veux plus. En vérité depuis le jour où tu as essayé de me récupérer et où j’ai compris que j’avais trouvé une véritable famille. Et puis plus tard, j’ai lu L’amour en plus, d’Elisabeth Badinter, et j’ai compris que comme toutes les autres formes d’amour, l’amour maternel ne se commande pas mais se construit, et que si beaucoup de mères aiment leur enfant au premier regard, c’est souvent parce qu’elles ont désiré avoir cet enfant et ont construit cet amour pendant leur grossesse. J’en ai déduis que tu n’avais pas été capable de m’aimer, même si j’en ignorais les raisons, et étais d’autant plus heureuse de vivre avec Marylin, qui m’a expliqué ce fameux jour où je t’ai vue (même si tu le savais pas) que j’étais la deuxième fille qu’elle n’aurait sans doute jamais pu avoir et qu’elle était très heureuse de ma présence sous son toit, qui serait mon foyer à jamais, si je le voulais. Faute d’avoir été ma mère, tu m’en as donné une, c’est pourquoi je ne peux plus t’en vouloir.

Je n’en veux pas non plus à Victorine de t’avoir renseignée sur moi, ta curiosité est compréhensible, et elle est ta grand-mère et ton modèle. Maintenant que j’y réfléchis, je me trouve presque bête de ne pas m’être doutée du tout du rôle qu’elle a joué entre nous. Je peux te garantir que personne dans la famille n’est au courant, autrement j’en aurais sans doute entendu parler. J’imagine que sous ses airs d’aventurière indépendante, elle a un sens profond de la famille et qu’elle ne voulait pas t’en exclure, même si ton existence est pour ainsi dire un sujet tabou pour le reste de la famille, comme tu peux t’en douter… Bref, elle a fait preuve de sagesse en constituant un lien ente nous, aussi ténu soit-il. Car maintenant que tu m’as écrit, maintenant que je sais que pendant toutes ces années, tu t’intéressais encore à moi, même de loin, je suis curieuse de faire ta connaissance. Pour ne rien te cacher, même si je crois savoir que tu n’as pas cherché à me faire pitié en me parlant de tes malheurs familiaux, je suis triste pour toi. Personne ne mérite de vivre de tels drames, et le fait que tu sois seule, désormais, me fait de la peine. Cela ne veut pas dire que je pourrais remplacer Robert, tout comme il te sera toujours impossible de remplacer Marylin. Mais nous pouvons essayer de combler un peu le fossé qui nous sépare. Peut-être qu’avec le temps, nous pourrions devenir amies, même si ce mot me paraît un peu étrange appliqué à toi. C’est juste que je n’en trouve pas de meilleur.

Tu l’auras compris, je me sens prête pour une réconciliation, ou plutôt pour un rapprochement, étant donné que nous n’avons jamais eu l’occasion de nous disputer. Mais pour moi il est très étrange de bâtir quelque relation que ce soit virtuellement (tu auras peut-être remarqué que je ne suis présente sur aucun des réseaux sociaux qui existent, si tu as eu la curiosité de faire des recherches à mon sujet). C’est pourquoi je te propose de se voir « en vrai », à Remilly. J’y serai dans le courant du mois de septembre. J’imagine que si tu en as vraiment envie, il ne te sera pas trop difficile de t’organiser pour me rejoindre. Si tu devais décider de ne pas saisir cette opportunité, je considérerai le chapitre de nos relations comme définitivement clos. Au cas où nos échanges s’arrêteraient avec cet e-mail, j’en profite pour te remercier d’avoir pris la peine de me raconter ton histoire. Malheureusement je n’ai pas de place dans ma vie pour des demi-relations à distance et je ne tiens pas à un échange sporadique de nouvelles par e-mail qui ne servirait qu’à maintenir artificiellement un contact voué à mourir. Je préfère regarder vers l’avenir, et si tu souhaites en faire partie, je veux bien t’y faire une petite place, à condition de pouvoir te voir de temps en temps. Qui sait, peut-être qu’un jour, toi et moi arriverons à nous apprivoiser, tel le petit prince et le renard du conte de Saint-Exupéry.

Fais-moi savoir si tu comptes venir me voir à Remilly, pour que je puisse m’organiser. Si tu ne réponds pas, j’en déduirai que nous en restons là. Quoi qu’il arrive, je te souhaite sincèrement de retrouver le bonheur un jour.

A bientôt peut-être,

Joséphine.

Joséphine hésita un instant avant de cliquer sur « envoyer ». Une fois que ce fut fait, un grande sensation de paix l’envahit. Elle avait le sentiment d’avoir fait ce qui était juste, et quoi qu’il se passe, elle serait contente. Si Sylvie ne lui répondait pas, au moins elle connaissait la vérité. Si elles se revoyaient, Joséphine pourrait décider de poursuivre leurs relations ou pas. Au pire, elle n’en souffrirait pas. Comme elle l’avait écrit, le chapitre de son abandon était clos pour elle, et sa nature optimiste dirigerait son regard vers l’avenir. Joséphine ne s’attardait jamais sur le passé, et ne ruminait jamais au sujet de choses qu’elle n’avait de toute façon pas le pouvoir de changer. Par contre, en l’invitant à Remilly, elle s’était ouverte l’opportunité d’élargir son cercle de connaissances, voire d’amis, ce qui n’était jamais une mauvaise chose, du moins elle en était persuadée. La vie ferait le tri elle-même en temps voulu. Joséphine avait remarqué une tendance naturelle à s’éloigner des gens qui n’avaient plus rien à faire dans sa vie. Même ceux qui étaient restés plus longtemps que nécessaire, par habitude, avaient fini par s’éloigner. Cela se faisait d’autant plus facilement qu’elle n’utilisait pas les réseaux sociaux, par peur que ces anciennes connaissances ne la retiennent malgré elle dans son passé. Sophie la taquinait souvent à ce sujet, la trouvant trop dogmatique, voire superstitieuse. Elle lui disait des choses comme « toi qui voyages beaucoup, n’es-tu pas curieuse de voir ce que deviennent les merveilleuses personnes rencontrées sur ton chemin ? Tu ne veux pas pouvoir les recontacter si jamais tu retournes dans leur coin ? ». Joséphine se défendait en répondant que cela n’avait rien à voir avec la superstition mais avec l’optimisme et la confiance en l’avenir, confiance dans le fait que ces personnes se retrouveraient d’elles-mêmes sur sa route en temps voulu, et que si ce n’était pas le cas, c’est qu’elles n’avaient plus rien à faire dans sa vie. Et c’était exactement ainsi qu’elle voyait les choses avec Sylvie.

Sylvie… Joséphine ferma les yeux et tenta de l’imaginer sous les traits de sa mère, mais ce furent les boucles blondes et les lunettes sixties de Marylin qui lui apparurent. Marylin… Il lui tardait de la revoir. Elle devait bien reconnaître que toute cette histoire la perturbait plus que ce qu’elle voulait bien s’avouer.

Joséphine prit son téléphone avec elle et se leva pour aller s’accouder à la balustrade de fer forgé, sur son balconnet. Elle observa un moment les passants aller et venir en contrebas dans la rue éclairée de réverbères orange, trouvant la paix dans les bruits de la circulation et de la vie citadine, qu’elle adorait. Elle aimait le calme de Remilly pour se ressourcer à l’occasion, mais jamais elle n’aurait pu habiter un aussi petit village. Joséphine avait besoin de l’animation de la ville, des restaurants exotiques, des compagnies de danse et de théâtre et autres distractions citadines. En cela elle ressemblait à Victorine. Elle avait d’ailleurs habité quelques mois avec elle à Paris, mais elle avait fini par déménager à Lille dans une tentative de « trouver sa propre ville ». Elle avait réussi à s’y construire une vie agréable et n’avait jamais regretté son choix.

Joséphine s’arracha à sa rêverie pour regarder l’heure sur son téléphone. Il était plus de dix heures du soir, et elle se mordit la lèvre, hésitante, avant de se décider à chercher le numéro de Remilly dans son répertoire. Elle avait vraiment besoin de parler à ses parents, et elle était presque sûre qu’ils n’étaient pas encore couchés. Vu ce qu’elle avait à leur dire, cela l’étonnerait qu’ils lui en veuillent de les appeler si tard.

Allô ?

La voix de Marylin paraissait légèrement inquiète. Personne n’appelait jamais après neuf heures chez eux, à moins qu’il n’y ait urgence. C’était une règle de savoir-vivre à laquelle la famille Bonaventure tenait beaucoup, et Gérard et Marylin l’avait inculquée à leurs filles.

Allô, maman ? Ça va ?

Oui ma chérie, et toi ? Il s’est passé quelque chose ?

Sous-entendu : pourquoi appelles-tu si tard ? Joséphine sourit.

Tout va bien, maman. J’avais juste envie de te parler… En fait… Je viens d’écrire un e-mail… à Sylvie.

Cela lui parut bizarre d’évoquer sa mère biologique à Marylin. On ne la mentionnait pour ainsi dire jamais, comme si elle n’existait pas. A l’autre bout du fil, il y eut un blanc. Puis Marylin demanda :

Est-ce que j’ai bien entendu ?

Oui. Je… je l’ai même invitée à Remilly le mois prochain…

Pas de réponse.

Maman, tout va bien ?

Oui, oui. Je… je suis surprise, c’est tout. Très surprise. Mais… pourquoi ?

Elle m’a écrit un e-mail. Elle m’a tout expliqué.

Ça change tout, alors ! fit Marylin d’un ton sarcastique.

Maman, ne le prends pas comme ça, s’il te plaît ! Je suis juste curieuse de la voir !

Marylin soupira.

Pardon, ma chérie. C’est juste que je ne la porte pas dans mon cœur, tu imagines ! Après ce qu’elle t’a fait… Quoiqu’il y a des jours où je la bénis de m’avoir donné une fille ! Mais quand même…

La gorge de Joséphine se serra.

Je t’aime, maman…

Moi aussi, ma chérie.

Elles laissèrent passer un moment de silence. Puis Marylin reprit :

Tu es sûre que tu veux la voir ?

Oui.

Pourquoi Remilly, et pas Lille ?

Parce que j’ai besoin de vous dans les parages. Je ne sais pas du tout à quoi m’attendre…

Est-ce que tu veux que je l’invite à la maison pour discuter ? fit Marylin, tendue.

Non, ne t’inquiète pas ! Nous irons sans doute aux Marronniers, si elle vient, bien sûr.

D’accord.

Le soulagement était perceptible dans la voix de Marylin.

Ton père m’appelle, il veut aller se coucher. Ça ira, ma chérie ?

Oui, ne t’en fais pas. On se rappelle demain, d’accord ? Fais un bisous à papa pour moi…

Je n’y manquerai pas.

Bonne nuit, maman.

Bonne nuit, mon poussin.

Joséphine raccrocha puis referma la porte-fenêtre. Elle rassembla pensivement la vaisselle qui traînait et mit son lave-vaisselle en route. Tant qu’elle y était, elle décida de faire tourner une machine et ramassa le linge sale qui s’était accumulé derrière la porte de sa chambre au fil des jours. Elle décida ensuite de ranger tout son appartement, tant qu’à faire, et dans son élan, elle nettoya sa cuisine. Seule l’heure avancée de la nuit l’empêcha de passer l’aspirateur. Quand il n’y eut plus rien à faire, elle s’écroula dans son fauteuil en rotin garni de coussins écrus pour se relever presque aussitôt, incapable de tenir en place. Ses yeux la piquaient, mais son corps refusait de trouver le repos. Elle déroula son tapis de yoga, fit quelques salutations au soleil, un chien tête en bas et un arbre avant de s’allonger en shavasana. La méditation fut loin d’être aisée, des tas d’attentes et d’inquiétudes parasitaient ses pensées, mais sa longue pratique lui permit de les prendre en compte puis de les écarter une à une. Quand elle se sentit un peu plus calme, elle se fit couler un bain tiède, alluma une bougie parfumée à la lavande et glissa le best of de Massive Attack dans le lecteur CD. Cela lui fit un bien fou et, apaisée, elle se glissa dans ses draps frais et put enfin trouver le sommeil.

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