NaNo 2017 : 13

Sophie allongea la foulée et courut avec plus d’entrain encore lorsque les premières notes de Are you ready to rock retentirent dans son i-pod nano. Elle adorait cette chanson de Miyavi, ce grand malade japonais de la guitare électrique dont la voix rauque lui donnait toujours une pêche d’enfer. Elle eut envie d’accélérer et de sauter partout à la fois, ses pieds frappaient le chemin de terre au rythme de ceux de Miyavi. Comme le chanteur, elle était en transe et ne prêtait pas attention à la beauté du paysage qui s’étendait autour d’elle.

Elle venait d’atteindre le sommet de la colline. A sa gauche s’étalait une forêt de pins et de chênes, à sa droite, dans la vallée en contrebas, on voyait des champs à perte de vue, et des villages nichés au bord des deux ruisseaux qui coulaient rejoindre le Main. Le coucher de soleil teintait d’or les lourds nuages gris qui s’amoncelaient rapidement au-dessus des bois. Sophie se sentait tellement bien qu’elle décida de prolonger son jogging. Eva lui avait indiqué un chemin qui faisait le tour de la forêt et rallongeait la course de trois kilomètres. Il avait fait lourd ces deux derniers jours, et si chaud qu’ils étaient à peine sortis de l’appartement car Eva avait peur qu’Elias ne supporte pas l’écrasante chaleur. Heureusement, un vent frais s’était levé en début de soirée et Sophie avait décidé d’en profiter pour aller courir. Eva n’en avait pas été enchantée, arguant que l’air sentait l’orage. Sophie l’avait rassurée en lui montrant le ciel dégagé, et lui avait promis de faire demi-tour au moindre signe de danger.

La chanson se termina, une autre commença, un peu plus lente. Sophie ralentit légèrement pour reprendre haleine. Le vent, plus violent désormais, faisait voler sa queue de cheval en tous sens, fouettant les épaules nues de Sophie. Agacée, la jeune femme dut s’arrêter pour l’enrouler en chignon. Pendant cette pause forcée, elle leva les yeux vers le ciel, et ce qu’elle y vit ne lui disait rien qui vaille. De gris foncé, les nuages avaient tourné au noir d’encre et ils s’étaient déplacés dans la direction d’où elle venait. Bientôt ils seraient au-dessus de sa tête.

C’est alors qu’elle vit un éclair. Reprenant sa course, elle compta mentalement jusqu’à douze avant d’entendre le grondement du tonnerre, et la peur la saisit. L’orage n’était qu’à un peu plus de quatre kilomètres. Elle accéléra pour se mettre à l’abri dans la forêt et un nouvel éclair zébra le ciel. Elle venait d’atteindre le couvert des arbres quand elle perçut de nouveau le tonnerre et réalisa que l’orage se rapprochait. Sophie commença à avoir très peur, d’autant qu’elle n’y voyait pas grand chose. Les arbres lui offraient certes un abri relatif, mais ils occultaient le peu de lumière qui émanait encore du ciel plombé de nuages, et la nuit ne tarderait pas à tomber. Elle n’allait tout de même pas devoir dormir dans la forêt ! Pourtant c’était ce qui risquait d’arriver si l’orage durait toute la nuit. Elle avait très peur de prendre le risque de rentrer à travers champs, complètement à découvert. Elle avait lu dans les pages des faits divers trop d’histoires de personnes foudroyées dans ces conditions. Et pour couronner le tout, la pluie se mit à tomber, une pluie drue, de grosses gouttes chaudes, une pluie d’été comme Sophie l’aurait adorée, dans d’autres circonstances. Les arbres l’en protégèrent un temps, mais elle finit par être trempée quand même, quand les feuillages alourdis lui déversèrent leur eau sur la tête.

Sophie avait froid, elle commençait à avoir faim, et surtout, elle avait peur. Elle regarda autour d’elle, ne sachant que faire, et eut enfin l’idée de sortir son téléphone portable qui ne lui indiqua aucun réseau. Elle vit la mention « appels d’urgence uniquement » au bas de l’écran et hésita. Puis elle remit son téléphone dans sa poche, honteuse du ridicule de son « urgence ». Elle aurait vraiment mieux fait d’écouter Eva et de rester à la maison ! Et maintenant elle se retrouvait coincée sous un orage dans la forêt, sans âme qui vive à au moins trois kilomètres à la ronde.

Sans âme qui vive ? Non, il y avait bien quelqu’un ! La maison à l’orée des bois qu’elle voyait du balcon d’Eva !

Ragaillardie, elle reprit sa course à travers bois, espérant ne pas s’égarer. Elle vit une éclaircie parmi les arbres devant elle et accéléra. Le chemin sortait de la forêt, ce n’était pas celui qui passait devant la maison, mais elle pouvait la voir, et ô, miracle, ses fenêtres étaient éclairées, il y avait donc bien quelqu’un. Elle accéléra encore et longea la forêt, trébuchant sur des mottes de terre et des racines car il n’y avait pas de sentier. Enfin elle arriva à la maison et frappa à la porte.

Elle n’eut pas à attendre longtemps. Un homme d’une trentaine d’années à l’air amical vint lui ouvrir.

Bonsoir, commença-t-elle en allemand. Puis-je entrer me mettre à l’abri en attendant que l’orage passe ? Je ne peux pas rentrer chez mon amie, c’est trop loin…

Un éclair zébra le ciel, et le tonnerre gronda presque simultanément.

Bien sûr, entrez vite, répondit l’homme en s’effaçant pour lui laisser le passage.

Merci.

Il referma la porte et lui tendit la main.

Je m’appelle Joschka, dit-il en français.

Et moi, c’est Sophie.

Ils s’observèrent un instant. Sophie se dit qu’elle devait faire peine à voir, avec ses cheveux plaqués sur son crâne et son maquillage qui avait probablement coulé. Joschka, lui, avait plutôt conscience de sa tenue de sport moulante qui était devenue transparente. Il se reprit, et les règles élémentaires de politesse lui revinrent.

Vous voulez boire quelque chose ? Quelque chose de chaud, peut-être ?

Une tisane, si vous avez.

Je reviens.

Pris d’une soudaine inspiration, devant les lèvres de Sophie, qui avaient pris une légère teinte bleutée, il ajouta :

Vous voulez peut-être prendre une douche ou un bain pour vous réchauffer ?

Sophie jeta un coup d’œil par la fenêtre. L’orage ne semblait pas vouloir s’éloigner.

Avec plaisir, merci.

Venez, la salle de bain est par ici…

Il la précéda dans un couloir et ouvrit une porte. Elle le suivit en déposant distraitement son téléphone sur une commode au passage.

Les serviettes propres sont ici, et n’hésitez pas à vous servir en savon et en shampoing…

Merci beaucoup.

Sophie ferma la porte à clé et s’empressa de se débarrasser de ses vêtements trempés, qu’elle essora et étendit sur la barre à laquelle le rideau de douche était accroché. Elle prit deux serviettes, une grande et une petite, dans le placard sous l’évier que Joschka avait ouvert à son intention, et se fit couler un bain brûlant dans lequel elle plongea avec délices. Tandis que l’eau chaude et parfumée détendait ses muscles crispés et réchauffait ses os glacés par la pluie, le rouge lui montait aux joues tandis qu’elle pensait à son hôte. Ce n’était que maintenant, une fois seule et rassurée de ne pas avoir à rester dehors sous l’orage, qu’elle se rendait compte du choc qu’elle avait eu en le voyant. C’était la première fois qu’elle voyait un homme aussi beau. Joschka avait un corps parfaitement proportionné, du moins à ce qu’elle avait pu en juger sous le pantalon de yoga qui lui tombait sur les hanches et la chemise de lin largement ouverte sur sa poitrine bronzée et musclée. Son visage était saisissant, aux lignes racées, à la bouche souriante, au nez droit et aux yeux clairs ourlés de cils drus. Ses cheveux noirs retombaient en deux mèches sur son front bronzé, et une barbe de trois jours, noire elle-aussi, recouvrait ses joues et son menton. Sophie était sidérée par tous ces détails qu’elle avait emmagasinés, devant admettre qu’elle avait été éblouie par son hôte. Elle rougit de plus belle en songeant qu’elle était nue dans sa baignoire, qu’ils étaient seuls tous les deux, si on en croyait les apparences, et que l’orage la coincerait là pour un bon moment. Car maintenant qu’elle était réchauffée, la perspective de ressortir sous la pluie et les éclairs ne lui disait rien du tout. A moins que Joschka ne la mette dehors, elle était décidée à rester jusqu’à ce que la tempête estivale cesse, même si cela voulait dire passer la nuit chez Joschka. Chez lui… ou avec lui ? Cette perspective lui fit papillonner le ventre et elle faillit glousser comme une gamine. Elle se retint à temps, par peur du ridicule, et préféra se laisser glisser sur le fond de la baignoire pour mouiller ses cheveux, qui s’étalèrent autour de sa tête. Les oreilles sous l’eau, elle entendit le son étouffé d’une musique qu’elle n’avait pas perçue lorsqu’elle avait la tête hors de l’eau. Elle remonta à la surface. Rien. Replongea. Crut identifier Dawn, de Marianelli, l’un de ses morceaux préférés. Elle se laissa porter par les accords apaisants du piano et faillit s’endormir. Ce furent deux coups discrets frappés à la porte qui la tirèrent de sa douce rêverie.

Tout va bien ?

Oui, oui, fit Sophie en se rasseyant.

Je vous ai posé des vêtements secs devant la porte.

Merci.

Et je nous ai préparé un petit quelque chose à manger.

J’arrive.

Elle entendit ses pas s’éloigner. Quand elle vit l’heure sur l’horloge murale, elle se rendit compte qu’il y avait presque une heure qu’elle barbotait dans son bain. Elle décida de se dépêcher un peu, consciente qu’il aurait été impoli de faire attendre Joschka plus longtemps. Elle se shampouina avec ardeur, se rinça rapidement les cheveux et retira le bouchon du fond de la baignoire. Quand il ne resta qu’un fond d’eau, elle se leva un peu à regrets, s’enturbanna les cheveux et s’enroula dans une serviette. Encore dégoulinante, elle marcha à petits pas jusqu’à la porte sur une serviette pliée, et ouvrit prudemment. Personne. Vite, elle s’empara des vêtements laissés là à son intention et referma la porte avant que le courant d’air ne chasse l’agréable chaleur tropicale qui régnait dans la salle de bain. Elle acheva de se sécher en se frictionnant vigoureusement, enfila les habits, trop grands pour elle, mais agréables à porter. Joschka lui avait prêté un boxer bleu marine à pois blancs (l’enfiler la troubla, elle ne pourrait plus s’empêcher de l’imaginer vêtu de ce seul boxer en le voyant), un pantalon fluide en coton, bleu marine lui-aussi, ainsi qu’une marinière à manches courtes dans laquelle elle se trouva un peu trop sexy, car il était évident en la regardant qu’elle ne portait pas de soutien-gorge. Enfin elle démêla sa longue tignasse brune qu’elle laissa pendre librement sur ses épaules pour qu’ils sèchent plus vite. Se sentant prête à sortir, elle prit une longue inspiration et posa sa main sur la poignée ronde de la porte. Avant de suspendre son geste, tant l’incongru de la situation lui apparaissait. Elle était pour ainsi dire en petite tenue chez un inconnu, sans doute pour la nuit, et personne ne savait où elle était. Et si c’était un psychopathe ? Sophie retint un rire nerveux à cette pensée ridicule. Elle écrirait un SMS à Eva pour la prévenir de là où elle était. Ça devrait aller, se dit-elle. Elle regardait trop New-York, unité spéciale. La plupart des gens étaient tout à fait charmants, c’était juste qu’on ne parlait pas d’eux aux informations, voilà tout. Cela était bien dommage, d’ailleurs, ça les changerait des attentats et des faits divers sanglants…

Bon, et si Joschka n’était pas un psychopathe, elle n’en allait pas moins devoir passer plusieurs heures en sa compagnie, si l’orage ne se calmait pas. De quoi allaient-ils bien pouvoir parler ? Bah, elle aviserait, décida-t-elle en tournant la poignée.

Elle s’orienta à la musique et aux bonnes odeurs pour retrouver son hôte et entra dans une grande cuisine moderne aux meubles laqués rouges. Joschka avait dressé la petite table ronde pour deux. Les assiettes multicolores formaient un joli contraste sur les sets de table en rotin, et la table était couverte de petits bols.

Soirée tapas, annonça Joschka avec un sourire. Je ne savais pas ce que vous aimeriez, alors j’ai vidé mon frigo sur la table.

C’est très gentil, merci, répondit Sophie en s’asseyant.

Joschka s’empara d’une bouteille de vin et l’approcha du verre de Sophie.

Du vin ?

Avec plaisir, merci.

Joschka laissa couler le liquide pourpre dans le verre de son invitée puis se servit à son tour avant de s’asseoir. Il se releva aussitôt.

Je reviens, dit-il.

Sophie n’attendit pas longtemps. Joschka lui tendit son portable, et Sophie fut soulagée au-delà du raisonnable, se disant qu’un psychopathe n’agirait pas ainsi.

Il n’a pas arrêté de vibrer pendant que vous étiez à la salle de bain, mais je n’ai pas osé répondre, expliqua-t-il.

Merci, dit-elle.

A force de le remercier sans cesse, elle eut l’impression de trop se répéter. Mais elle était reconnaissante de tout ce qu’il faisait pour elle, alors que dire d’autre ?

Une vague de culpabilité l’assaillit quand elle vit qu’elle avait douze appels en absence d’Eva, assortis de trois messages vocaux. Quand elle vit qu’ils étaient d’Eva également, elle décida de ne pas les écouter et d’appeler directement son amie pour la rassurer.

Vous permettez ? fit-elle en se levant.

Elle sortit de la cuisine et colla le téléphone à son oreille. Eva décrocha immédiatement.

Sophie ! Tu vas bien ? Où es-tu ?

Tout va bien, Eva. J’ai été surprise par l’orage, mais j’ai trouvé un abri.

Où ça ? Tu veux que Heiko vienne te chercher ?

Ce ne sera pas nécessaire. Je vais attendre que ça passe.

Toute seule dans la forêt ?

Je ne suis pas dans la forêt.

Tu es où, alors ?

Sophie entendit qu’Eva s’impatientait, l’inquiétude cédant le pas à l’énervement, et arrêta de tourner autour du pot. Ce n’était pas sympa de la faire languir ainsi, mais si elle avait traîné un peu, c’était qu’elle-même n’était pas encore très sûre de la suite des événements.

Je suis dans la maison près des bois. Il y avait de la lumière, et Joschka m’a laissée entrer. Je sors du bain, là, et après on mange. Désolée de ne pas t’avoir prévenue plus tôt…

Elle entendit Eva soupirer à l’autre bout du fil. De soulagement, sans doute.

Ce n’est pas grave. Je suis contente qu’il ne te soit rien arrivé. J’étais morte d’inquiétude…

Je sais, désolée, fit Sophie d’une toute petite voix.

C’est Sophie ? entendit-elle dans l’appareil.

Oui, elle va bien, répondit Eva à Heiko. Je t’expliquerai après.

Joschka, hein ? continua-t-elle, s’adressant cette fois à Sophie. Il est comment ?

Je ne peux pas te parler, là.

Il est juste à côté, c’est ça ?

Oui.

Alors dis-moi seulement s’il est canon.

Très.

Ah ah ! Et tu comptes rentrer cette nuit ?

Je ne sais pas… ça dépend de l’orage.

Mouais, je te crois !

Eva éclata de rire.

Je dois te laisser. Amuse-toi bien !

Et elle raccrocha. Sophie sourit un instant, puis elle rempocha son téléphone et regagna la cuisine.

Tout va bien ? demanda Joschka.

Oui. Je suis en visite chez une amie, et je l’ai rassurée. Elle me croyait encore dehors et s’inquiétait pour moi.

Sophie détailla les mets sur la table. Cela ressemblait en partie à une collection de restes, mais tout avait l’air appétissant. Il y avait un plateau de charcuteries (elle les espéra bio, mais n’allait pas faire la fine bouche ce soir), un plateau de fromages, des tomates séchées, des aubergines et des poivrons marinés, de la feta en dés, assaisonnée d’herbes de Provence, à en juger par leur parfum, des champignons à la crème encore chauds et une salade de mâche avec des dés d’avocat et de mangue dedans.

Tout cela m’a l’air vraiment bon, dit-elle. Merci encore pour votre invitation.

Elle leva son verre, et ils trinquèrent.

On pourrait se tutoyer, vous savez. C’est ce qu’on fait ici, quand une personne se présente par son prénom.

C’est vrai, j’avais oublié. Chez nous c’est différent. Va pour le « tu », alors…

Eva lui avait expliqué cette particularité lors de son tout premier séjour. En Allemagne, on disait soit « Madame Müller, vous » ou « Eva, tu ». Appeler quelqu’un par son prénom et le vouvoyer en même temps était chose étrange, pour les Allemands.

A moins que vous ne préfériez m’appeler « Herr Schmidt », ajouta Joschka, une lueur rieuse dans les yeux.

Joschka et Sophie, ça me va très bien, répondit-t-elle sur le même ton.

Elle but une longue gorgée de vin qui la fit agréablement frissonner et la réchauffa en même temps. Puis elle reposa son verre et se servit un peu de tout, essayant de ne pas se laisser distraire par le regard appréciateur que Joschka posait sur elle. Il se servit à son tour, en la quittant à peine des yeux, juste histoire de mettre la nourriture sur son assiette et pas sur la table. Sophie se creusa la tête pour trouver un sujet de conversation innocent, et finit par se rappeler la musique qu’elle avait entendue dans son bain.

C’était bien du Marianelli que j’ai entendu tout à l’heure ?

Joschka parut surpris.

Tu connais Dario Marianelli ? Par son nom ?

Sophie hocha les épaules.

Oui, pourquoi ?

Parce que la plupart des gens savent juste que c’est la bande-originale d’Orgueil et Préjugés, sans savoir qui la composée…

C’est peut-être parce que j’adore cette musique. C’est d’ailleurs l’un des rares CDs que je possède.

Joschka eut un sourire en coin et se leva. Il revint un instant plus tard, les mains chargées d’un livre, d’un CD et d’un DVD. Il s’agissait de la version de 2005, la préférée de Sophie, de sa bande-originale et du livre de Jane Austen, une édition de poche anglaise jaunie et cornée.

Je l’ai tellement lu, lu et relu, fit Joschka comme pour s’excuser du mauvais traitement infligé à son livre.

Toi aussi tu me surprends, dit Sophie. Tu es le premier homme que je rencontre qui ait vraiment lu et apprécie Orgueil et Préjugés

C’est que Jane Austen a une plume si mordante ! Elle est très drôle à lire, et de voir par ses yeux la vie de la petite noblesse anglaise de l’époque est vachement plus passionnant que tous les films en costume qu’ils nous servent à la télé… Pour tout te dire, j’adore lire !

I wish I read more, but there always seems so many other things to do1, lança Sophie pour tester sa réaction.

That’s exactly what I meant2, répondit Joschka du tac au tac.

Ils éclatèrent de rire ensemble et retrinquèrent. Sophie vida son verre, Joschka la resservit et Sophie ne protesta pas.

Tu cherches à m’enivrer ? dit-elle seulement.

On peut toujours essayer, répondit-il. Ce n’est pas tous les jours qu’une jolie joggeuse comme toi abuse de mon hospitalité, alors autant profiter de la situation…

Les papillons dans le ventre de Sophie se manifestèrent à nouveau.

Qu’est-ce que tu entends pas « profiter » ? demanda-t-elle.

Cela dépend de toi, évidemment.

Sophie rougit et porta sa fourchette à sa bouche pour se donner une contenance. Joschka reprit son sérieux.

Je te mets mal à l’aise, pardon. Je voulais juste blaguer.

Sophie n’était pas mal à l’aise, c’était juste que la tête lui tournait. Ainsi il la trouvait jolie… Et il n’était apparemment pas contre une nuit avec elle… Elle qui pensait que ce genre de rencontres n’arrivait que dans les films, elle était un peu prise au dépourvu qu’une telle chose lui arrivât, à elle. Bien sûr, elle avait un peu fantasmé sur le sujet dans la baignoire, sans s’imaginer à quel point cette perspective pourrait devenir concrète aussi vite. Et le choix lui appartenait. Sauterait-elle le pas ? Elle n’en savait rien encore, c’était sans doute la météo qui en déciderait. Si l’orage s’arrêtait là, tout de suite, maintenant, elle partirait sans doute, et cette rencontre resterait un souvenir surréaliste qui lui donnerait peut-être quelques regrets, à l’avenir. Ou pas. Mais si la soirée se prolongeait, qu’ils apprenaient à mieux se connaître, passer la nuit dans l’antre de ce bûcheron de contes sexy ne lui paraissait plus aussi impossible. Leur attirance mutuelle était indéniable, elle avait l’impression que leurs regards dansaient l’un autour de l’autre. Et cela lui rappela une réplique de Darcy lors de sa rencontre avec Elizabeth Bennett, et la réponse que cette-dernière lui avait faite :

So what do you recommend, to encourage affection ?3

Oh dancing, of course. Even if ones partner is barely tolerable4.

Et son partenaire de danse des regards était loin d’être passable ! Il était même si beau qu’elle ne voyait pas bien ce qu’il pouvait lui trouver… Peut-être qu’il aimait ses joues rougies par la course et ses baskets boueuses, à défaut de ses jupons couverts de « dix pieds de boue » inexistants ? Sophie sourit à ce parallèle.

Qu’est-ce qu’il y a ? s’enquit Joschka avec un intérêt non feint.

Je pensais juste à Caroline Bingley…

Joschka avait terminé son assiette pendant qu’elle divaguait. Il attendit patiemment qu’elle ait fini avant de proposer :

Qu’est-ce que tu dirais de revoir le film ?

Les yeux de Sophie s’illuminèrent.

C’est une super idée !

Elle l’aida à ranger les restes au frigo et à remplir le lave-vaisselle. C’est alors que Joschka avisa les deux tasses pleines sur le comptoir.

J’ai oublié les tisanes, s’excusa-t-il. Mais tu dois être réchauffée, maintenant…

Ce n’est pas grave, fit Sophie. Je crois que je préfère emporter le vin…

La bouteille était presque vide. Joschka en fit apparaître une deuxième et la déboucha. Il disposa le vin et les verres sur un plateau et l’emporta.

Tu veux bien prendre le film ? lança-t-il par-dessus son épaule.

Sophie s’empara du DVD et le suivit. Ils repassèrent dans le couloir conduisant à la salle de bain et ouvrirent la porte du fond. Ils se retrouvèrent dans un immense salon tapissé de bleu pastel, au milieu duquel trônaient, dos à dos, deux canapés trois places bleu-marine jonchés de coussins rayés bleu et blanc ou rouge et blanc. L’un des canapés faisait face à une immense télé à écran plat fixée au mur, l’autre constituait l’un des côtés d’un carré de canapés et fauteuils entourant une table basse posée sur un moelleux tapis d’un rouge profond, face à des étagères remplies de livres et de films. Le reste du mobilier était assez dépouillé. Une lampe sur pied très « seventies » près des canapés, un buffet surmonté d’un tableau abstrait représentant une danseuse de flamenco de dos, et quelques plantes vertes pleines de vie.

Installe-toi, je t’en prie.

Sophie se sentait suffisamment à l’aise pour s’asseoir en tailleur dans le canapé profond. Joschka posa le plateau sur le parquet marqueté et alla chercher un tabouret à l’assise plate, qu’il disposa près du canapé, à portée de main. Il posa le plateau dessus puis s’affaira près de la télé. La musique caractéristique annonçant que les studios canal avaient produit le film envahit la pièce.

Je l’ai mis en version originale.

Parfait, répondit Sophie avec un sourire.

Ça t’ennuie si j’allume des bougies ? Ça fera plus « XVIIIème », fit Joschka.

Non, au contraire.

Joschka appuya sur un bouton de la télécommande, et le film fut en pause. Il sortit deux grands chandeliers argentés à trois branches du buffet et les disposa sur les appuis de fenêtre, ainsi qu’un photophore en pierre de sel qu’il posa près des verres de vin, sur le tabouret. Puis il alluma les bougies de cire véritable, éteignit les lumières et s’assit à distance respectueuse de Sophie dans le canapé. Enfin bien installé, il remit le film en marche. L’agréable odeur de la cire chaude se répandit dans la pièce tandis qu’une Mme Bennett hystérique se plaignait au flegmatique Mr Bennett de n’avoir aucune considération pour ses pauvres nerfs.

Sophie oublia le temps. Elle était bien. Lorsqu’elle s’était aventurée hors de chez Eva pour aller courir, jamais elle n’aurait imaginé qu’elle finirait la soirée à regarder l’un de ses films préférés en compagnie d’un parfait inconnu, sexy qui plus est, un adorable inconnu qui lui ferait à manger et lui allumerait de vraies chandelles. Elle lui jeta un coup d’œil à la dérobée, admirant son profil au nez droit et aux lèvres pleines, des lèvres qu’elle se surprenait à vouloir embrasser. Joschka tourna la tête et surprit son regard. Il lui sourit en étendant le bras sur les coussins, dans sa direction. Elle comprit le message et se rapprocha. Il referma le bras sur elle, et lentement, avec une dernière hésitation, elle laissa tomber sa tête sur son épaule. Maintenant elle était encore mieux. Elle reporta son attention sur le film, et Joschka fit de même. Rien ne pressait.

Elizabeth et Darcy dansaient au bal de Netherfield, seuls au monde, et Sophie poussa un soupir de contentement en humant discrètement le parfum de Joschka. Elle-aussi se sentait dans une bulle, dans cette maison perdue sous un orage, à l’orée des bois. Elle tendit l’oreille et perçut avec joie le clapotement des gouttes de pluie qui la retiendrait encore un moment dans cette parenthèse enchantée. Le tonnerre s’était éloigné, plus aucun éclair ne zébrait la nuit noire. Tout était calme.

Arriva le moment où Mr Darcy se déclarait sous une pluie battante, un moment qui nouait toujours la gorge de Sophie. La force des dialogues, celle de la musique aussi, l’émouvaient toujours, sans que cet effet ne s’émousse malgré les nombreuses fois où elle avait visionné le film. Lorsque le visage des protagonistes se trouvèrent si près l’un de l’autre qu’ils auraient pu s’embrasser, Sophie attrapa la main de Joschka et entrelaça ses doigts aux siens. Joschka porta ses doigts à ses lèvres et y déposa un baiser léger. Le cœur de Sophie s’emballa. Puis Darcy se détourna d’Elizabeth, Sophie se pelotonna contre Joschka, plus attentive aux battements précipités de son cœur qu’aux mots familiers de la lettre que Mr Darcy venait de déposer.

Le film continua son prévisible déroulement, qu’elle connaissait par cœur, et sa scène préférée arriva enfin.

Sophie assumait complètement son côté midinette. Combien de fois François ne s’était-il pas moqué d’elle en la voyant baver devant le sublime Darcy émergeant de la brume au petit matin, marchant souverainement à la rencontre d’Elizabeth, lui déclarant son amour à nouveau, puis elle qui lui prenait la main, leurs visages auréolés de la lumière dorée du soleil levant, leurs lèvres se touchant presque. Sophie ne regrettait pas qu’il n’y eût pas de baiser, la pudeur et la retenue de cet instant exprimant mieux que la classique scène amoureuse la profondeur de leur attachement. Ce n’est que quand ils se retrouvèrent de nouveau chez les Benett que les yeux de Sophie se détachèrent de l’écran. Se sentant observée, elle leva la tête et vit que Joschka la regardait. L’intensité de ce regard l’hypnotisa, elle approcha son visage de celui de Joschka, leur front se touchèrent. Joschka saisit délicatement le visage de Sophie dans la coupe de ses mains et sembla quêter sa permission. La respiration coupée, les lèvres tremblantes, Sophie la lui donna d’un battement de ses longs cils, et il s’approcha avec une exquise lenteur. Ce fut le baiser le plus délicat qu’elle eût jamais reçu, et elle fut étonnée de voir à quel point cette délicatesse lui enflammait les sens. Portée par la musique du générique, la sublime musique de Marianelli, elle vint se blottir sur les genoux de Joschka, enlaça sa taille de ses jambes, sa nuque de ses bras, et leur baiser se fit plus profond. Sophie avait à peine conscience des mains de Joschka qui s’étaient glissées sous le T-shirt qu’il lui avait prêté, toute à la sensation qu’elle avait de fusionner avec lui, sensation presque dérangeante puisqu’il y avait quelques heures à peine, cet homme lui était encore inconnu. Sophie fit taire sa tête. Elle se sentait plus libre qu’elle ne l’avait jamais été, plus libre qu’avec François à leurs débuts, car elle avait plus d’expérience, plus libre qu’avec Victor, où elle s’était laissée porter par les événements pour fuir une situation devenue intolérable pour elle. Elle se sentait femme, déesse même, elle se sentait le droit de revendiquer ce que Joschka semblait plus qu’heureux de lui offrir, de s’abreuver de sa beauté et de son corps divin. Elle voulait tout de lui. Les jambes toujours autour de lui, elle lui enleva sa chemise de lin puis passa son propre T-shirt par-dessus sa tête avant de se coller à lui, heureuse de sentir enfin sa peau nue et chaude contre la sienne. Joschka se renversa en arrière sur les coussins et l’attira à elle. Toujours en s’embrassant, ils se débarrassèrent du reste de leurs vêtements et se caressèrent longuement, indifférents à la musique du menu du DVD se répétant inlassablement. Puis Joschka interrompit leur baiser.

Sophie, c’est vraiment ce que tu veux ? souffla-t-il.

Oui.

Alors attends-moi ici.

Il se leva prestement et courut à la salle de bain. Sophie l’attendit, langoureusement installée sur les coussins du canapé, ses cheveux bruns étalés autour de sa tête.

Tu es divine, dit Joschka en la contemplant.

Doucement, il s’approcha d’elle. Sophie vit qu’il avait une pochette de préservatif à la main. Elle se redressa, un sourire radieux aux lèvres, et l’attira à elle.

Ni Sophie ni Joschka ne se rendirent compte que la pluie avait enfin cessé. De toute façon, cela n’avait plus aucune importance.

1 J’adorerais lire davantage, mais il y a toujours tant de choses à faire.

2 C’est aussi mon sentiment.

3 Et que préconiser, qui encourage l’affection ?

Sophie allongea la foulée et courut avec plus d’entrain encore lorsque les premières notes de Are you ready to rock retentirent dans son i-pod nano. Elle adorait cette chanson de Miyavi, ce grand malade japonais de la guitare électrique dont la voix rauque lui donnait toujours une pêche d’enfer. Elle eut envie d’accélérer et de sauter partout à la fois, ses pieds frappaient le chemin de terre au rythme de ceux de Miyavi. Comme le chanteur, elle était en transe et ne prêtait pas attention à la beauté du paysage qui s’étendait autour d’elle.
Elle venait d’atteindre le sommet de la colline. A sa gauche s’étalait une forêt de pins et de chênes, à sa droite, dans la vallée en contrebas, on voyait des champs à perte de vue, et des villages nichés au bord des deux ruisseaux qui coulaient rejoindre le Main. Le coucher de soleil teintait d’or les lourds nuages gris qui s’amoncelaient rapidement au-dessus des bois. Sophie se sentait tellement bien qu’elle décida de prolonger son jogging. Eva lui avait indiqué un chemin qui faisait le tour de la forêt et rallongeait la course de trois kilomètres. Il avait fait lourd ces deux derniers jours, et si chaud qu’ils étaient à peine sortis de l’appartement car Eva avait peur qu’Elias ne supporte pas l’écrasante chaleur. Heureusement, un vent frais s’était levé en début de soirée et Sophie avait décidé d’en profiter pour aller courir. Eva n’en avait pas été enchantée, arguant que l’air sentait l’orage. Sophie l’avait rassurée en lui montrant le ciel dégagé, et lui avait promis de faire demi-tour au moindre signe de danger.
La chanson se termina, une autre commença, un peu plus lente. Sophie ralentit légèrement pour reprendre haleine. Le vent, plus violent désormais, faisait voler sa queue de cheval en tous sens, fouettant les épaules nues de Sophie. Agacée, la jeune femme dut s’arrêter pour l’enrouler en chignon. Pendant cette pause forcée, elle leva les yeux vers le ciel, et ce qu’elle y vit ne lui disait rien qui vaille. De gris foncé, les nuages avaient tourné au noir d’encre et ils s’étaient déplacés dans la direction d’où elle venait. Bientôt ils seraient au-dessus de sa tête.
C’est alors qu’elle vit un éclair. Reprenant sa course, elle compta mentalement jusqu’à douze avant d’entendre le grondement du tonnerre, et la peur la saisit. L’orage n’était qu’à un peu plus de quatre kilomètres. Elle accéléra pour se mettre à l’abri dans la forêt et un nouvel éclair zébra le ciel. Elle venait d’atteindre le couvert des arbres quand elle perçut de nouveau le tonnerre et réalisa que l’orage se rapprochait. Sophie commença à avoir très peur, d’autant qu’elle n’y voyait pas grand chose. Les arbres lui offraient certes un abri relatif, mais ils occultaient le peu de lumière qui émanait encore du ciel plombé de nuages, et la nuit ne tarderait pas à tomber. Elle n’allait tout de même pas devoir dormir dans la forêt ! Pourtant c’était ce qui risquait d’arriver si l’orage durait toute la nuit. Elle avait très peur de prendre le risque de rentrer à travers champs, complètement à découvert. Elle avait lu dans les pages des faits divers trop d’histoires de personnes foudroyées dans ces conditions. Et pour couronner le tout, la pluie se mit à tomber, une pluie drue, de grosses gouttes chaudes, une pluie d’été comme Sophie l’aurait adorée, dans d’autres circonstances. Les arbres l’en protégèrent un temps, mais elle finit par être trempée quand même, quand les feuillages alourdis lui déversèrent leur eau sur la tête.
Sophie avait froid, elle commençait à avoir faim, et surtout, elle avait peur. Elle regarda autour d’elle, ne sachant que faire, et eut enfin l’idée de sortir son téléphone portable qui ne lui indiqua aucun réseau. Elle vit la mention « appels d’urgence uniquement » au bas de l’écran et hésita. Puis elle remit son téléphone dans sa poche, honteuse du ridicule de son « urgence ». Elle aurait vraiment mieux fait d’écouter Eva et de rester à la maison ! Et maintenant elle se retrouvait coincée sous un orage dans la forêt, sans âme qui vive à au moins trois kilomètres à la ronde.
Sans âme qui vive ? Non, il y avait bien quelqu’un ! La maison à l’orée des bois qu’elle voyait du balcon d’Eva !
Ragaillardie, elle reprit sa course à travers bois, espérant ne pas s’égarer. Elle vit une éclaircie parmi les arbres devant elle et accéléra. Le chemin sortait de la forêt, ce n’était pas celui qui passait devant la maison, mais elle pouvait la voir, et ô, miracle, ses fenêtres étaient éclairées, il y avait donc bien quelqu’un. Elle accéléra encore et longea la forêt, trébuchant sur des mottes de terre et des racines car il n’y avait pas de sentier. Enfin elle arriva à la maison et frappa à la porte.
Elle n’eut pas à attendre longtemps. Un homme d’une trentaine d’années à l’air amical vint lui ouvrir.
– Bonsoir, commença-t-elle en allemand. Puis-je entrer me mettre à l’abri en attendant que l’orage passe ? Je ne peux pas rentrer chez mon amie, c’est trop loin…
Un éclair zébra le ciel, et le tonnerre gronda presque simultanément.
– Bien sûr, entrez vite, répondit l’homme en s’effaçant pour lui laisser le passage.
– Merci.
Il referma la porte et lui tendit la main.
– Je m’appelle Joschka, dit-il en français.
– Et moi, c’est Sophie.
Ils s’observèrent un instant. Sophie se dit qu’elle devait faire peine à voir, avec ses cheveux plaqués sur son crâne et son maquillage qui avait probablement coulé. Joschka, lui, avait plutôt conscience de sa tenue de sport moulante qui était devenue transparente. Il se reprit, et les règles élémentaires de politesse lui revinrent.
– Vous voulez boire quelque chose ? Quelque chose de chaud, peut-être ?
– Une tisane, si vous avez.
– Je reviens.
Pris d’une soudaine inspiration, devant les lèvres de Sophie, qui avaient pris une légère teinte bleutée, il ajouta :
– Vous voulez peut-être prendre une douche ou un bain pour vous réchauffer ?
Sophie jeta un coup d’œil par la fenêtre. L’orage ne semblait pas vouloir s’éloigner.
– Avec plaisir, merci.
– Venez, la salle de bain est par ici…
Il la précéda dans un couloir et ouvrit une porte. Elle le suivit en déposant distraitement son téléphone sur une commode au passage.
– Les serviettes propres sont ici, et n’hésitez pas à vous servir en savon et en shampoing…
– Merci beaucoup.
Sophie ferma la porte à clé et s’empressa de se débarrasser de ses vêtements trempés, qu’elle essora et étendit sur la barre à laquelle le rideau de douche était accroché. Elle prit deux serviettes, une grande et une petite, dans le placard sous l’évier que Joschka avait ouvert à son intention, et se fit couler un bain brûlant dans lequel elle plongea avec délices. Tandis que l’eau chaude et parfumée détendait ses muscles crispés et réchauffait ses os glacés par la pluie, le rouge lui montait aux joues tandis qu’elle pensait à son hôte. Ce n’était que maintenant, une fois seule et rassurée de ne pas avoir à rester dehors sous l’orage, qu’elle se rendait compte du choc qu’elle avait eu en le voyant. C’était la première fois qu’elle voyait un homme aussi beau. Joschka avait un corps parfaitement proportionné, du moins à ce qu’elle avait pu en juger sous le pantalon de yoga qui lui tombait sur les hanches et la chemise de lin largement ouverte sur sa poitrine bronzée et musclée. Son visage était saisissant, aux lignes racées, à la bouche souriante, au nez droit et aux yeux clairs ourlés de cils drus. Ses cheveux noirs retombaient en deux mèches sur son front bronzé, et une barbe de trois jours, noire elle-aussi, recouvrait ses joues et son menton. Sophie était sidérée par tous ces détails qu’elle avait emmagasinés, devant admettre qu’elle avait été éblouie par son hôte. Elle rougit de plus belle en songeant qu’elle était nue dans sa baignoire, qu’ils étaient seuls tous les deux, si on en croyait les apparences, et que l’orage la coincerait là pour un bon moment. Car maintenant qu’elle était réchauffée, la perspective de ressortir sous la pluie et les éclairs ne lui disait rien du tout. A moins que Joschka ne la mette dehors, elle était décidée à rester jusqu’à ce que la tempête estivale cesse, même si cela voulait dire passer la nuit chez Joschka. Chez lui… ou avec lui ? Cette perspective lui fit papillonner le ventre et elle faillit glousser comme une gamine. Elle se retint à temps, par peur du ridicule, et préféra se laisser glisser sur le fond de la baignoire pour mouiller ses cheveux, qui s’étalèrent autour de sa tête. Les oreilles sous l’eau, elle entendit le son étouffé d’une musique qu’elle n’avait pas perçue lorsqu’elle avait la tête hors de l’eau. Elle remonta à la surface. Rien. Replongea. Crut identifier Dawn, de Marianelli, l’un de ses morceaux préférés. Elle se laissa porter par les accords apaisants du piano et faillit s’endormir. Ce furent deux coups discrets frappés à la porte qui la tirèrent de sa douce rêverie.
– Tout va bien ?
– Oui, oui, fit Sophie en se rasseyant.
– Je vous ai posé des vêtements secs devant la porte.
– Merci.
– Et je nous ai préparé un petit quelque chose à manger.
– J’arrive.
Elle entendit ses pas s’éloigner. Quand elle vit l’heure sur l’horloge murale, elle se rendit compte qu’il y avait presque une heure qu’elle barbotait dans son bain. Elle décida de se dépêcher un peu, consciente qu’il aurait été impoli de faire attendre Joschka plus longtemps. Elle se shampouina avec ardeur, se rinça rapidement les cheveux et retira le bouchon du fond de la baignoire. Quand il ne resta qu’un fond d’eau, elle se leva un peu à regrets, s’enturbanna les cheveux et s’enroula dans une serviette. Encore dégoulinante, elle marcha à petits pas jusqu’à la porte sur une serviette pliée, et ouvrit prudemment. Personne. Vite, elle s’empara des vêtements laissés là à son intention et referma la porte avant que le courant d’air ne chasse l’agréable chaleur tropicale qui régnait dans la salle de bain. Elle acheva de se sécher en se frictionnant vigoureusement, enfila les habits, trop grands pour elle, mais agréables à porter. Joschka lui avait prêté un boxer bleu marine à pois blancs (l’enfiler la troubla, elle ne pourrait plus s’empêcher de l’imaginer vêtu de ce seul boxer en le voyant), un pantalon fluide en coton, bleu marine lui-aussi, ainsi qu’une marinière à manches courtes dans laquelle elle se trouva un peu trop sexy, car il était évident en la regardant qu’elle ne portait pas de soutien-gorge. Enfin elle démêla sa longue tignasse brune qu’elle laissa pendre librement sur ses épaules pour qu’ils sèchent plus vite. Se sentant prête à sortir, elle prit une longue inspiration et posa sa main sur la poignée ronde de la porte. Avant de suspendre son geste, tant l’incongru de la situation lui apparaissait. Elle était pour ainsi dire en petite tenue chez un inconnu, sans doute pour la nuit, et personne ne savait où elle était. Et si c’était un psychopathe ? Sophie retint un rire nerveux à cette pensée ridicule. Elle écrirait un SMS à Eva pour la prévenir de là où elle était. Ça devrait aller, se dit-elle. Elle regardait trop New-York, unité spéciale. La plupart des gens étaient tout à fait charmants, c’était juste qu’on ne parlait pas d’eux aux informations, voilà tout. Cela était bien dommage, d’ailleurs, ça les changerait des attentats et des faits divers sanglants…
Bon, et si Joschka n’était pas un psychopathe, elle n’en allait pas moins devoir passer plusieurs heures en sa compagnie, si l’orage ne se calmait pas. De quoi allaient-ils bien pouvoir parler ? Bah, elle aviserait, décida-t-elle en tournant la poignée.
Elle s’orienta à la musique et aux bonnes odeurs pour retrouver son hôte et entra dans une grande cuisine moderne aux meubles laqués rouges. Joschka avait dressé la petite table ronde pour deux. Les assiettes multicolores formaient un joli contraste sur les sets de table en rotin, et la table était couverte de petits bols.
– Soirée tapas, annonça Joschka avec un sourire. Je ne savais pas ce que vous aimeriez, alors j’ai vidé mon frigo sur la table.
– C’est très gentil, merci, répondit Sophie en s’asseyant.
Joschka s’empara d’une bouteille de vin et l’approcha du verre de Sophie.
– Du vin ?
– Avec plaisir, merci.
Joschka laissa couler le liquide pourpre dans le verre de son invitée puis se servit à son tour avant de s’asseoir. Il se releva aussitôt.
– Je reviens, dit-il.
Sophie n’attendit pas longtemps. Joschka lui tendit son portable, et Sophie fut soulagée au-delà du raisonnable, se disant qu’un psychopathe n’agirait pas ainsi.
– Il n’a pas arrêté de vibrer pendant que vous étiez à la salle de bain, mais je n’ai pas osé répondre, expliqua-t-il.
– Merci, dit-elle.
A force de le remercier sans cesse, elle eut l’impression de trop se répéter. Mais elle était reconnaissante de tout ce qu’il faisait pour elle, alors que dire d’autre ?
Une vague de culpabilité l’assaillit quand elle vit qu’elle avait douze appels en absence d’Eva, assortis de trois messages vocaux. Quand elle vit qu’ils étaient d’Eva également, elle décida de ne pas les écouter et d’appeler directement son amie pour la rassurer.
– Vous permettez ? fit-elle en se levant.
Elle sortit de la cuisine et colla le téléphone à son oreille. Eva décrocha immédiatement.
– Sophie ! Tu vas bien ? Où es-tu ?
– Tout va bien, Eva. J’ai été surprise par l’orage, mais j’ai trouvé un abri.
– Où ça ? Tu veux que Heiko vienne te chercher ?
– Ce ne sera pas nécessaire. Je vais attendre que ça passe.
– Toute seule dans la forêt ?
– Je ne suis pas dans la forêt.
– Tu es où, alors ?
Sophie entendit qu’Eva s’impatientait, l’inquiétude cédant le pas à l’énervement, et arrêta de tourner autour du pot. Ce n’était pas sympa de la faire languir ainsi, mais si elle avait traîné un peu, c’était qu’elle-même n’était pas encore très sûre de la suite des événements.
– Je suis dans la maison près des bois. Il y avait de la lumière, et Joschka m’a laissée entrer. Je sors du bain, là, et après on mange. Désolée de ne pas t’avoir prévenue plus tôt…
Elle entendit Eva soupirer à l’autre bout du fil. De soulagement, sans doute.
– Ce n’est pas grave. Je suis contente qu’il ne te soit rien arrivé. J’étais morte d’inquiétude…
– Je sais, désolée, fit Sophie d’une toute petite voix.
– C’est Sophie ? entendit-elle dans l’appareil.
– Oui, elle va bien, répondit Eva à Heiko. Je t’expliquerai après.
– Joschka, hein ? continua-t-elle, s’adressant cette fois à Sophie. Il est comment ?
– Je ne peux pas te parler, là.
– Il est juste à côté, c’est ça ?
– Oui.
– Alors dis-moi seulement s’il est canon.
– Très.
– Ah ah ! Et tu comptes rentrer cette nuit ?
– Je ne sais pas… ça dépend de l’orage.
– Mouais, je te crois !
Eva éclata de rire.
– Je dois te laisser. Amuse-toi bien !
Et elle raccrocha. Sophie sourit un instant, puis elle rempocha son téléphone et regagna la cuisine.
– Tout va bien ? demanda Joschka.
– Oui. Je suis en visite chez une amie, et je l’ai rassurée. Elle me croyait encore dehors et s’inquiétait pour moi.
Sophie détailla les mets sur la table. Cela ressemblait en partie à une collection de restes, mais tout avait l’air appétissant. Il y avait un plateau de charcuteries (elle les espéra bio, mais n’allait pas faire la fine bouche ce soir), un plateau de fromages, des tomates séchées, des aubergines et des poivrons marinés, de la feta en dés, assaisonnée d’herbes de Provence, à en juger par leur parfum, des champignons à la crème encore chauds et une salade de mâche avec des dés d’avocat et de mangue dedans.
– Tout cela m’a l’air vraiment bon, dit-elle. Merci encore pour votre invitation.
Elle leva son verre, et ils trinquèrent.
– On pourrait se tutoyer, vous savez. C’est ce qu’on fait ici, quand une personne se présente par son prénom.
– C’est vrai, j’avais oublié. Chez nous c’est différent. Va pour le « tu », alors…
Eva lui avait expliqué cette particularité lors de son tout premier séjour. En Allemagne, on disait soit « Madame Müller, vous » ou « Eva, tu ». Appeler quelqu’un par son prénom et le vouvoyer en même temps était chose étrange, pour les Allemands.
– A moins que vous ne préfériez m’appeler « Herr Schmidt », ajouta Joschka, une lueur rieuse dans les yeux.
– Joschka et Sophie, ça me va très bien, répondit-t-elle sur le même ton.
Elle but une longue gorgée de vin qui la fit agréablement frissonner et la réchauffa en même temps. Puis elle reposa son verre et se servit un peu de tout, essayant de ne pas se laisser distraire par le regard appréciateur que Joschka posait sur elle. Il se servit à son tour, en la quittant à peine des yeux, juste histoire de mettre la nourriture sur son assiette et pas sur la table. Sophie se creusa la tête pour trouver un sujet de conversation innocent, et finit par se rappeler la musique qu’elle avait entendue dans son bain.
– C’était bien du Marianelli que j’ai entendu tout à l’heure ?
Joschka parut surpris.
– Tu connais Dario Marianelli ? Par son nom ?
Sophie hocha les épaules.
– Oui, pourquoi ?
– Parce que la plupart des gens savent juste que c’est la bande-originale d’Orgueil et Préjugés, sans savoir qui la composée…
– C’est peut-être parce que j’adore cette musique. C’est d’ailleurs l’un des rares CDs que je possède.
Joschka eut un sourire en coin et se leva. Il revint un instant plus tard, les mains chargées d’un livre, d’un CD et d’un DVD. Il s’agissait de la version de 2005, la préférée de Sophie, de sa bande-originale et du livre de Jane Austen, une édition de poche anglaise jaunie et cornée.
– Je l’ai tellement lu, lu et relu, fit Joschka comme pour s’excuser du mauvais traitement infligé à son livre.
– Toi aussi tu me surprends, dit Sophie. Tu es le premier homme que je rencontre qui ait vraiment lu et apprécie Orgueil et Préjugés…
– C’est que Jane Austen a une plume si mordante ! Elle est très drôle à lire, et de voir par ses yeux la vie de la petite noblesse anglaise de l’époque est vachement plus passionnant que tous les films en costume qu’ils nous servent à la télé… Pour tout te dire, j’adore lire !
– I wish I read more, but there always seems so many other things to do1, lança Sophie pour tester sa réaction.
– That’s exactly what I meant2, répondit Joschka du tac au tac.
Ils éclatèrent de rire ensemble et retrinquèrent. Sophie vida son verre, Joschka la resservit et Sophie ne protesta pas.
– Tu cherches à m’enivrer ? dit-elle seulement.
– On peut toujours essayer, répondit-il. Ce n’est pas tous les jours qu’une jolie joggeuse comme toi abuse de mon hospitalité, alors autant profiter de la situation…
Les papillons dans le ventre de Sophie se manifestèrent à nouveau.
– Qu’est-ce que tu entends pas « profiter » ? demanda-t-elle.
– Cela dépend de toi, évidemment.
Sophie rougit et porta sa fourchette à sa bouche pour se donner une contenance. Joschka reprit son sérieux.
– Je te mets mal à l’aise, pardon. Je voulais juste blaguer.
Sophie n’était pas mal à l’aise, c’était juste que la tête lui tournait. Ainsi il la trouvait jolie… Et il n’était apparemment pas contre une nuit avec elle… Elle qui pensait que ce genre de rencontres n’arrivait que dans les films, elle était un peu prise au dépourvu qu’une telle chose lui arrivât, à elle. Bien sûr, elle avait un peu fantasmé sur le sujet dans la baignoire, sans s’imaginer à quel point cette perspective pourrait devenir concrète aussi vite. Et le choix lui appartenait. Sauterait-elle le pas ? Elle n’en savait rien encore, c’était sans doute la météo qui en déciderait. Si l’orage s’arrêtait là, tout de suite, maintenant, elle partirait sans doute, et cette rencontre resterait un souvenir surréaliste qui lui donnerait peut-être quelques regrets, à l’avenir. Ou pas. Mais si la soirée se prolongeait, qu’ils apprenaient à mieux se connaître, passer la nuit dans l’antre de ce bûcheron de contes sexy ne lui paraissait plus aussi impossible. Leur attirance mutuelle était indéniable, elle avait l’impression que leurs regards dansaient l’un autour de l’autre. Et cela lui rappela une réplique de Darcy lors de sa rencontre avec Elizabeth Bennett, et la réponse que cette-dernière lui avait faite :
– So what do you recommend, to encourage affection ?3
– Oh dancing, of course. Even if ones partner is barely tolerable4.
Et son partenaire de danse des regards était loin d’être passable ! Il était même si beau qu’elle ne voyait pas bien ce qu’il pouvait lui trouver… Peut-être qu’il aimait ses joues rougies par la course et ses baskets boueuses, à défaut de ses jupons couverts de « dix pieds de boue » inexistants ? Sophie sourit à ce parallèle.
– Qu’est-ce qu’il y a ? s’enquit Joschka avec un intérêt non feint.
– Je pensais juste à Caroline Bingley…
Joschka avait terminé son assiette pendant qu’elle divaguait. Il attendit patiemment qu’elle ait fini avant de proposer :
– Qu’est-ce que tu dirais de revoir le film ?
Les yeux de Sophie s’illuminèrent.
– C’est une super idée !
Elle l’aida à ranger les restes au frigo et à remplir le lave-vaisselle. C’est alors que Joschka avisa les deux tasses pleines sur le comptoir.
– J’ai oublié les tisanes, s’excusa-t-il. Mais tu dois être réchauffée, maintenant…
– Ce n’est pas grave, fit Sophie. Je crois que je préfère emporter le vin…
La bouteille était presque vide. Joschka en fit apparaître une deuxième et la déboucha. Il disposa le vin et les verres sur un plateau et l’emporta.
– Tu veux bien prendre le film ? lança-t-il par-dessus son épaule.
Sophie s’empara du DVD et le suivit. Ils repassèrent dans le couloir conduisant à la salle de bain et ouvrirent la porte du fond. Ils se retrouvèrent dans un immense salon tapissé de bleu pastel, au milieu duquel trônaient, dos à dos, deux canapés trois places bleu-marine jonchés de coussins rayés bleu et blanc ou rouge et blanc. L’un des canapés faisait face à une immense télé à écran plat fixée au mur, l’autre constituait l’un des côtés d’un carré de canapés et fauteuils entourant une table basse posée sur un moelleux tapis d’un rouge profond, face à des étagères remplies de livres et de films. Le reste du mobilier était assez dépouillé. Une lampe sur pied très « seventies » près des canapés, un buffet surmonté d’un tableau abstrait représentant une danseuse de flamenco de dos, et quelques plantes vertes pleines de vie.
– Installe-toi, je t’en prie.
Sophie se sentait suffisamment à l’aise pour s’asseoir en tailleur dans le canapé profond. Joschka posa le plateau sur le parquet marqueté et alla chercher un tabouret à l’assise plate, qu’il disposa près du canapé, à portée de main. Il posa le plateau dessus puis s’affaira près de la télé. La musique caractéristique annonçant que les studios canal avaient produit le film envahit la pièce.
– Je l’ai mis en version originale.
– Parfait, répondit Sophie avec un sourire.
– Ça t’ennuie si j’allume des bougies ? Ça fera plus « XVIIIème », fit Joschka.
– Non, au contraire.
Joschka appuya sur un bouton de la télécommande, et le film fut en pause. Il sortit deux grands chandeliers argentés à trois branches du buffet et les disposa sur les appuis de fenêtre, ainsi qu’un photophore en pierre de sel qu’il posa près des verres de vin, sur le tabouret. Puis il alluma les bougies de cire véritable, éteignit les lumières et s’assit à distance respectueuse de Sophie dans le canapé. Enfin bien installé, il remit le film en marche. L’agréable odeur de la cire chaude se répandit dans la pièce tandis qu’une Mme Bennett hystérique se plaignait au flegmatique Mr Bennett de n’avoir aucune considération pour ses pauvres nerfs.
Sophie oublia le temps. Elle était bien. Lorsqu’elle s’était aventurée hors de chez Eva pour aller courir, jamais elle n’aurait imaginé qu’elle finirait la soirée à regarder l’un de ses films préférés en compagnie d’un parfait inconnu, sexy qui plus est, un adorable inconnu qui lui ferait à manger et lui allumerait de vraies chandelles. Elle lui jeta un coup d’œil à la dérobée, admirant son profil au nez droit et aux lèvres pleines, des lèvres qu’elle se surprenait à vouloir embrasser. Joschka tourna la tête et surprit son regard. Il lui sourit en étendant le bras sur les coussins, dans sa direction. Elle comprit le message et se rapprocha. Il referma le bras sur elle, et lentement, avec une dernière hésitation, elle laissa tomber sa tête sur son épaule. Maintenant elle était encore mieux. Elle reporta son attention sur le film, et Joschka fit de même. Rien ne pressait.
Elizabeth et Darcy dansaient au bal de Netherfield, seuls au monde, et Sophie poussa un soupir de contentement en humant discrètement le parfum de Joschka. Elle-aussi se sentait dans une bulle, dans cette maison perdue sous un orage, à l’orée des bois. Elle tendit l’oreille et perçut avec joie le clapotement des gouttes de pluie qui la retiendrait encore un moment dans cette parenthèse enchantée. Le tonnerre s’était éloigné, plus aucun éclair ne zébrait la nuit noire. Tout était calme.
Arriva le moment où Mr Darcy se déclarait sous une pluie battante, un moment qui nouait toujours la gorge de Sophie. La force des dialogues, celle de la musique aussi, l’émouvaient toujours, sans que cet effet ne s’émousse malgré les nombreuses fois où elle avait visionné le film. Lorsque le visage des protagonistes se trouvèrent si près l’un de l’autre qu’ils auraient pu s’embrasser, Sophie attrapa la main de Joschka et entrelaça ses doigts aux siens. Joschka porta ses doigts à ses lèvres et y déposa un baiser léger. Le cœur de Sophie s’emballa. Puis Darcy se détourna d’Elizabeth, Sophie se pelotonna contre Joschka, plus attentive aux battements précipités de son cœur qu’aux mots familiers de la lettre que Mr Darcy venait de déposer.
Le film continua son prévisible déroulement, qu’elle connaissait par cœur, et sa scène préférée arriva enfin.
Sophie assumait complètement son côté midinette. Combien de fois François ne s’était-il pas moqué d’elle en la voyant baver devant le sublime Darcy émergeant de la brume au petit matin, marchant souverainement à la rencontre d’Elizabeth, lui déclarant son amour à nouveau, puis elle qui lui prenait la main, leurs visages auréolés de la lumière dorée du soleil levant, leurs lèvres se touchant presque. Sophie ne regrettait pas qu’il n’y eût pas de baiser, la pudeur et la retenue de cet instant exprimant mieux que la classique scène amoureuse la profondeur de leur attachement. Ce n’est que quand ils se retrouvèrent de nouveau chez les Benett que les yeux de Sophie se détachèrent de l’écran. Se sentant observée, elle leva la tête et vit que Joschka la regardait. L’intensité de ce regard l’hypnotisa, elle approcha son visage de celui de Joschka, leur front se touchèrent. Joschka saisit délicatement le visage de Sophie dans la coupe de ses mains et sembla quêter sa permission. La respiration coupée, les lèvres tremblantes, Sophie la lui donna d’un battement de ses longs cils, et il s’approcha avec une exquise lenteur. Ce fut le baiser le plus délicat qu’elle eût jamais reçu, et elle fut étonnée de voir à quel point cette délicatesse lui enflammait les sens. Portée par la musique du générique, la sublime musique de Marianelli, elle vint se blottir sur les genoux de Joschka, enlaça sa taille de ses jambes, sa nuque de ses bras, et leur baiser se fit plus profond. Sophie avait à peine conscience des mains de Joschka qui s’étaient glissées sous le T-shirt qu’il lui avait prêté, toute à la sensation qu’elle avait de fusionner avec lui, sensation presque dérangeante puisqu’il y avait quelques heures à peine, cet homme lui était encore inconnu. Sophie fit taire sa tête. Elle se sentait plus libre qu’elle ne l’avait jamais été, plus libre qu’avec François à leurs débuts, car elle avait plus d’expérience, plus libre qu’avec Victor, où elle s’était laissée porter par les événements pour fuir une situation devenue intolérable pour elle. Elle se sentait femme, déesse même, elle se sentait le droit de revendiquer ce que Joschka semblait plus qu’heureux de lui offrir, de s’abreuver de sa beauté et de son corps divin. Elle voulait tout de lui. Les jambes toujours autour de lui, elle lui enleva sa chemise de lin puis passa son propre T-shirt par-dessus sa tête avant de se coller à lui, heureuse de sentir enfin sa peau nue et chaude contre la sienne. Joschka se renversa en arrière sur les coussins et l’attira à elle. Toujours en s’embrassant, ils se débarrassèrent du reste de leurs vêtements et se caressèrent longuement, indifférents à la musique du menu du DVD se répétant inlassablement. Puis Joschka interrompit leur baiser.
– Sophie, c’est vraiment ce que tu veux ? souffla-t-il.
– Oui.
– Alors attends-moi ici.
Il se leva prestement et courut à la salle de bain. Sophie l’attendit, langoureusement installée sur les coussins du canapé, ses cheveux bruns étalés autour de sa tête.
– Tu es divine, dit Joschka en la contemplant.
Doucement, il s’approcha d’elle. Sophie vit qu’il avait une pochette de préservatif à la main. Elle se redressa, un sourire radieux aux lèvres, et l’attira à elle.
Ni Sophie ni Joschka ne se rendirent compte que la pluie avait enfin cessé. De toute façon, cela n’avait plus aucune importance.4 La danse, même si votre partenaire vous paraît tout juste passable…

NaNo 2017 : 12

Sophie souffla sur sa tisane brûlante avant d’en avaler une gorgée. La nuit était un peu fraîche pour la saison, aussi avait-elle enroulé un plaid autour de ses épaules, dont les franges multicolores lui chatouillaient parfois les mains. Il appartenait à Eva, et Sophie se trouvait sur son balcon, au troisième étage d’un immeuble en comptant quatre, dans un quartier calme entre ville et campagne. A cinq minutes à pied se trouvait une ligne de bus qui conduisait au centre de Wurtzbourg, la ville bavaroise (ou plutôt franconienne, comme la population locale aimait à le souligner) où vivait Eva avec son mari Heiko et leur fils de trois semaines, qu’ils avaient appelé Elias. Pourtant on aurait pu se croire à la campagne. La vue du balcon donnait sur des champs, et au loin, on pouvait apercevoir la ligne sombre d’une forêt se découpant sur le ciel crépusculaire. La seule trace de civilisation était une maison solitaire à l’orée des boist, peut-être une ferme, qu’on pouvait bien distinguer grâce à la lueur jaune qui s’échappait de quelques fenêtres. Cette maison évoqua les contes de fée à Sophie et l’attirait, curieuse de savoir qui vivait là. Une sorcière ? Un pauvre bûcheron ? Ou tout simplement un agriculteur ?

Ça y est, il dort, dit Eva en refermant la porte-fenêtre derrière elle.

Elle posa un babyphone sur la petite table ronde où une tisane l’attendait, et écouta un instant. On entendit un soupir, puis plus rien. Elle s’assit alors précautionneusement dans son fauteuil d’osier à bascule et s’empara de la tisane, juste bonne à boire. Sophie l’observa, ayant encore un peu de mal à superposer la femme qu’elle avait en face d’elle à la lycéenne qui avait passé un été à Remilly. Eva avait beaucoup changé en dix ans. Bien sûr, Sophie avait suivi de loin sa vie sur Facebook et vu des photos, mais c’était autre chose de la voir en vrai.

Pour commencer, la lycéenne aux longues jambes de sportive et à la sage queue de cheval blonde était devenue une jeune femme aux cheveux roses et platine qui retombaient en une longue mèche d’un côté de son crâne, l’autre côté étant rasé. Au lieu de porter des vêtements moulant qui cherchaient à mettre en valeur ses formes naissantes s’épanouissant doucement, elle portait désormais d’amples tuniques colorées sur des leggings, pour des raisons de confort et sans doute pour masquer un peu les rondeurs de la grossesse, rondeurs qui ne tarderaient sans doute pas à disparaître sous peu. Eva avait toujours été très active physiquement, et Sophie ne l’avait jamais connue autrement que grande et élancée, du moins à en croire les photos qu’elle avait régulièrement postées ces dernières années.

Et puis l’ambitieuse lycéenne qui avait ensuite étudié l’économie était devenue une pourfendeuse du capitalisme basé sur la croissance pour devenir l’avocate de ce qu’elle appelait le « minimalisme éclairé » et l’ardente partisane de l’économie de partage, autrement dit du principe « utiliser au lieu de posséder ». Vu de l’extérieur, elle semblait vivre une vie avec beaucoup de « sans » : elle vivait sans voiture, sans télé, sans voyages de luxe, sans meubles ni vêtements neufs, mais aussi sans chichis ni objets inutiles, et pourtant, quand on y regardait de plus près, toutes ces choses auxquelles elle avait renoncé avaient dégagé une place énorme et surtout beaucoup de temps qu’elle pouvait consacrer à ce qui était vraiment important pour elle.

En tout cas Elias est vraiment mignon, dit Sophie, un sourire attendri sur le visage.

E-li-as, la corrigea gentiment Eva.

Pardon. Je l’ai prononcé à la française, hein ?

Oui. Mais au fond, ce n’est pas si grave. Appelle-le comme tu veux.

Eva but une longue gorgée de tisane avant de continuer.

Tu m’impressionnes, Sophie, je ne savais pas que tu parlais si bien allemand !

Elles n’avaient pour ainsi dire pas parlé un mot de français depuis que Sophie était arrivée, pour ne pas exclure Heiko de la conversation, qui n’avait jamais appris la langue de Molière.

C’est parce que j’en ai tout le temps besoin pour mon travail… Par contre je n’arrive pas à me défaire de mon accent !

Pourquoi vouloir t’en défaire ? Nous, les Allemands, on adore l’accent français, on trouve ça très mignon. Surtout ne le perd pas !

Pas de risque, crois-moi !

Heiko sortit les rejoindre. Il ne resta pas longtemps, juste le temps de leur dire au revoir. Il allait arroser la naissance d’Elias avec ses amis. Comme Sophie était là et qu’elle pourrait aider Eva au besoin, il avait jugé qu’il pouvait se permettre une gueule de bois le lendemain…

Tout est si calme, observa Sophie. On est vraiment bien.

Le vent faisait danser les feuilles du palmier en pot et des plants de tomate dans leur bac. Les yeux de Sophie revinrent se poser sur la maison solitaire.

Tu sais qui habite là-bas, par hasard ? demanda-t-elle.

Non. Je sais juste que le chemin qui passe devant mène dans la forêt. J’aime bien me promener par-là, et avant, c’était mon circuit de jogging préféré !

Ça fait une éternité que je ne suis pas allée courir, soupira Sophie.

Profites-en, alors, tant que tu es ici. Si tu veux, demain matin, on y ira se promener, comme ça tu verras le chemin.

Bonne idée !

Eva lui prit la main.

Je suis vraiment contente que tu sois venue me voir, dit-elle avec enthousiasme. Surprise, mais contente.

Sophie rougit, un peu honteuse. Elle aurait dû venir plus tôt, et elle avait un peu l’impression de se servir d’Eva comme d’un « bouche-trou de vacances ».

Pour tout te dire, ma visite n’est pas entièrement désintéressée. J’avais besoin de changer d’air. Je suis désolée d’avoir attendu si longtemps pour venir te voir.

Peu importe tes raisons, la rassura Eva. L’important c’est que tu es là, maintenant. Et puis moi aussi j’aurais pu venir à Bruxelles, et je ne l’ai jamais fait, alors c’est bien d’être venue, même si c’est juste parce que tu as besoin de vacances…

François n’avait pas envie de m’accompagner, et je n’avais pas envie de partir toute seule, se justifia Sophie.

Peu importe, répéta Eva. Dis-moi plutôt pourquoi tu avais besoin de changer d’air, si ce n’est pas indiscret.

Sophie lui devait bien cette explication, étant donné qu’elle profitait ainsi de son hospitalité. Et puis ça ne la dérangeait pas de parler à Eva. Elle avait changé, certes, mais elle était restée une bonne amie, Sophie en était sûre. Malgré toutes les années, elle avait eu l’impression de l’avoir quittée la veille en la revoyant, et d’après son expérience, c’était à ça qu’on reconnaissait les bons amis, non ? Alors elle se lança, lui parla de sa vie en Belgique, de ses études, de François et de la tournure qu’avaient pris les événements ces dernières semaines. Et tout en parlant, elle réalisait certaines choses, par exemple le fait qu’elle se sentait coincée dans sa vie, obligée d’avancer pour ne pas tomber, mais se demandant à quoi bon ? Le boulot lui avait permis de ne pas s’effondrer après le départ de François, et elle était reconnaissante de cela, mais tous les jours se suivaient et se ressemblaient, les semaines, les mois, les années fuyaient, lui coulaient entre les doigts sans qu’elle ne puisse entrevoir un sens à tout cela. Elle s’en ouvrit à Eva, qui l’écoutait sans rien dire, ses beaux yeux bleus calmement posés sur elle.

Pour toi c’est différent, je crois, dit Sophie. Tu as Elias, c’est vrai, mais c’est plus que cela encore. Tu as l’air heureuse, foncièrement heureuse.

Je le suis, répondit-elle simplement.

Comment tu fais ?

Tu veux connaître mon secret ?

Sophie hocha la tête, un peu méfiante quand même. Eva n’allait pas se moquer d’elle ? Lui raconter n’importe quoi ou lui sortir une boutade assortie d’un clin d’œil ? Elle l’observa attentivement et fut rassurée de voir l’air grave que prenait Eva. Son amie était sérieuse.

Je veux bien te faire gagner du temps et le partager avec toi. Moi il m’a fallu quelques années pour en assembler les pièces et en tirer les conséquences qui s’imposaient… J’ai bien envie de te raconter toute l’histoire, si ça t’intéresse.

Sophie hocha vivement la tête. Eva se renfonça dans son fauteuil, croisa les mains sur son ventre et commença :

Il y a trois ans, je faisais les châteaux de la Loire en vélo avec Heiko, et grâce à Warm Shower, un réseau de couch surfing pour cyclistes, j’ai fait la connaissance de Clémence. Elle avait accepté de nous loger pour une nuit, mais finalement, nous n’avons que peu dormi, tant ce qu’elle nous racontait de sa vie était intéressant. Elle et son copain Pierre vivaient à la campagne. Ils avaient calculé de combien d’argent ils avaient besoin pour couvrir leurs frais une fois réduits au maximum et ne travaillaient que quelques mois par an pour tout payer, en moyenne trois mois chacun. Ils étaient psychologues et faisaient des remplacements un peu partout en France, en Suisse et en Belgique, parfois obligés de vivre séparément. Leur raisonnement était simple : nous travaillons pour nous payer des choses que nous n’avons pas le temps de faire nous-même parce que nous sommes occupés à travailler. Ils faisaient donc presque tout eux-même, de leurs vêtements (ils recyclaient de la seconde main) à leurs cosmétiques en passant par la production de leurs propres fruits et légumes. Ils achetaient à bon prix, aux fermes voisines, le peu de viande qu’ils mangeaient, ainsi que les œufs et les produits laitiers. Ils achetaient tout ce qu’ils ne pouvaient pas produire eux-même d’occasion, réparaient leurs affaires plutôt que de les jeter, et malgré toutes ces activités, il leur restait plusieurs mois dans l’année pour voyager.

Ce n’est pas un peu extrême ? Je veux dire, ça ne doit marcher que parce qu’ils n’ont pas d’enfants…

C’est aussi ce que je me suis dit au début. Mais ils sont la preuve vivante qu’une autre vie est possible. Avec eux, on a aussi beaucoup parlé des absurdités de la vie de beaucoup de familles. Par exemple, les parents de Heiko ont travaillé toute leur vie à plein temps pour devenir propriétaires de leur maison, et maintenant que leurs trois enfants sont tous partis et qu’ils viennent de finir de la payer, ils cherchent à la revendre parce qu’elle est beaucoup trop grande pour eux… Et puis il y a aussi le fait que plein de gens travaillent pour pouvoir se payer des choses pour impressionner des gens dont ils n’ont rien à foutre. Ici en Allemagne c’est flagrant avec les voitures. Il y a des gens qui ont des voitures à 50 000€ dans leur garage mais qui s’entassent à cinq dans un deux-pièces juste pour pouvoir dire « hey, j’ai réussi dans la vie, regardez ma BMW hors de prix » ! Bref. Nous sommes rentrés de vacances, et Heiko et moi on a commencé à cogiter. Tu nous connais, on adore les livres, alors l’un de nos premiers réflexes a été d’aller à la bibliothèque emprunter des livres sur le minimalisme, le bonheur, le rapport aux possessions, enfin, tout ce qui nous tombait sous les yeux à ce sujet, et tout en lisant, on a commencé par faire le tri, mettant dans des cartons tout ce qui ne nous était pas indispensable ou ne nous rendait pas heureux, d’une manière ou d’une autre. Par exemple Heiko a gardé sa super machine à espresso italienne, peut-être inutile en soi, mais chaque jour, il est content de se faire son café préféré avec… Au bout d’un an, on a donné nos cartons à une amie qui faisait un marché aux puces parce qu’on ne les avait même pas ouverts. Et avant d’acheter quoi que ce soit, on s’est mis à réfléchir. Est-ce qu’on en a besoin ? Est-ce que c’est un achat que je risque de regretter ? On a continué à faire le tri, même avec nos meubles. On en avait en trop, maintenant qu’on avait moins de choses à ranger. Et avec moins de meubles, on a vu que notre appartement était trop grand pour nous, alors on a déménagé dans un endroit plus petit, ce qui nous a fait faire tellement d’économies qu’on a pu réduire tous les deux notre temps de travail. Et ça nous a libéré beaucoup de temps pour réfléchir à ce qui était important pour nous et pour redécouvrir des tas de hobbies.

Sophie ne savait que dire. Elle était vraiment impressionnée par leur liberté et leur aplomb d’avoir osé sortir des sentiers battus.

Sophie, pourquoi tu as fait des études ?

Elle réfléchit un instant.

Parce que j’en avais la capacité, et parce que mes parents m’y ont poussée. Ils voulaient que j’aie un bon métier, pour que je gagne bien ma vie et que je ne manque de rien.

C’est normal, pour des parents. Et moi aussi je donnais cette réponse il y a un an encore.

Et qu’est-ce que tu répondrais, maintenant ?

J’ai fait des études pour accéder à des métiers où tu gagnes bien ta vie, pour pouvoir travailler moins.

Sophie médita un instant cette réponse avant de demander :

Et les gens qui sont obligés de travailler à temps plein parce qu’ils ne gagneraient pas assez à mi-temps, même en réduisant leurs besoins ?

Alors ils doivent trouver un métier qui les passionne, suivre leur vocation !

Ça paraissait si simple dit comme ça ! Pourtant cela ne résolvait pas tout.

Et comment ils peuvent trouver leur vocation ?

Ils doivent se demander ce qu’ils aimaient faire quand ils avaient dix ans. Ce qu’ils choisissaient de faire de leur temps libre, sans aucune pression extérieure, sans espoir de récompense ou peur de conséquences négatives.

Eva semblait si sereine et si sûre d’elle en énonçant ces réponses ! Sophie vit immédiatement qu’elle devait avoir beaucoup lu et réfléchi pour arriver à ces conclusions.

Et toi, Eva, qu’est-ce que tu faisais quand tu avais dix ans ?

J’étais tout le temps dehors, à courir la campagne, ramasser des objets dans la nature, en faire des potions magiques. J’observais les oiseaux, j’essayais d’attraper des papillons, j’apprenais le nom des arbres.

C’est difficile d’en faire un métier, à moins de devenir…

Elle ne trouvait plus le mot allemand pour « garde-forestier ».

Tu sais, les gens en uniforme kaki qui font des visites guidées aux enfants dans la forêt…

Eva éclata de rire.

Forster ! Oui, c’est vrai. Mais mon travail à l’université me laisse tous mes après-midi pour me balader dans la nature. Je ramasse des plantes sauvages, j’invente des recettes avec, et je collectionne de jolies choses avec lesquelles je me fabrique de la déco.

Alors c’est toi qui a fait le beau mobile dans le salon ?

Sophie avait admiré l’assemblage aérien de plumes, feuilles, coquillages et branches qui pendait au-dessus du piano électrique.

Oui, et celui au-dessus du lit d’Elias aussi…

On entendit ululer une chouette, et Sophie prêta un instant l’oreille aux bruits de la nuit.

Mais attention Sophie, c’est une question dangereuse, celle dont je viens de te parler. A cause d’elle mes parents m’ont fait la tête pendant des mois…

Ah bon, pourquoi ?

Je l’ai posée à mon petit frère, et il m’a répondu « couper les cheveux de tes poupées ». C’est vrai qu’à l’époque, ça me faisait enrager.

Et qu’est-ce qu’il s’est passé ?

Il a arrêté ses études d’ingénieur pour faire une formation de coiffeur… Autant te dire que nos parents n’étaient pas ravis, mais ils se sont calmés depuis qu’il a son propre salon et qu’il gagne bien sa vie. Mais pour Flo ce n’est pas le plus important. Il s’éclate tellement au salon qu’il s’oblige à prendre des vacances…

Je suis contente pour lui. Tu crois qu’il aura le temps de s’occuper de moi ?

J’en suis sûre ! Pour toi, il trouvera le temps !

Elles se sourirent, puis Eva reposa sa tasse vide sur la table.

J’ai posé cette question à beaucoup de gens, et tu sais ce que j’ai remarqué ?

Non, quoi ?

Toutes les personnes heureuses ont une activité en rapport avec ce qu’elles aimaient faire quand elles avaient dix ans, que ce soit dans leur métier ou comme hobby sérieux.

Qu’est-ce que tu veux dire par « hobby sérieux » ?

Ben tu sais, pas un truc que tu fais presque jamais, mais quelque chose qui te tient à cœur et pour laquelle tu arrives à dégager du temps, comme ces gens qui passent des heures dans leur cuisine à préparer des bons petits plats, où les coureurs qui joggent par tous les temps pour le plaisir, et pas parce qu’ils se sentent obligés de faire du sport…

Je vois.

Et toi, Sophie, qu’est-ce que tu aimais faire quand tu avais dix ans ?

Sophie réfléchit à la question. Elle lui faisait penser à la légende personnelle que Paulo Coehlo décrivait dans l’Alchimiste.

Hmm… Je crois que je passais beaucoup de temps chez ma voisine Yvette. C’était une couturière à la retraite qui prenait des ouvrages pour arrondir ses fins de mois. J’adorais la regarder coudre, j’étais fascinée par l’aiguille de la machine qui montait et descendait dans le tissu, ça a même failli me coûter un œil, une fois où une aiguille a sauté en cassant. Après ça je n’ai plus eu le droit d’y retourner. Mais Yvette m’avait appris les bases, à la main et à la machine, et un peu de broderie aussi, et j’adorais coudre des vêtements à mes poupées… Ma mère me laissait utiliser sa machine, mais je devais porter les lunettes de protection que je mettais pour le cours de chimie !

Sophie pouffa à ce souvenir.

Et tu couds encore ?

Non, je suis entrée au lycée, et ça a été la folie, je n’avais pas beaucoup de temps libre, et je préférais voir mes copines. Pareil pendant mes études, et puis j’ai commencé à travailler…

Eva se redressa d’un coup. Les lumières du babyphone venaient de clignoter, et un vagissement se fit entendre. Elle consulta sa montre et se leva.

C’est l’heure de la tétée, dit-elle.

Ça t’embête si je reste un peu ici ? demanda Sophie.

Non, non. Je te dis bonne nuit, alors, je vais me coucher après, parce qu’il se réveillera encore cette nuit…

Eva l’embrassa sur les deux joues, à la française, tout en la serrant contre elle, à l’allemande, et disparut dans l’appartement, le babyphone à la main.

Sophie fixait la campagne plongée dans l’obscurité, songeuse. En une soirée, Eva lui avait donné matière à réfléchir pour des mois. Et ce n’était que le premier jour ! Elle était encore là pour une semaine…

NaNo 2017 : 11

Chère Joséphine,

Si tu as ouvert cet e-mail, si tu ne l’as pas effacé directement en voyant qu’il venait de moi, ce qui est ton droit le plus strict, c’est que tu es peut-être curieuse de savoir ce que j’ai à te dire. J’irai donc droit au but, en te disant que j’aimerais reprendre contact avec toi.

J’ai conscience de tous mes torts envers toi, sache donc que je n’espère nullement avoir une relation mère-fille « normale » avec toi, je sais bien qu’après toutes ces années et ce que je t’ai fait c’est impossible, et je sais aussi que tu as déjà une maman, et que ce n’est pas moi. Moi je ne suis que celle qui t’a mise au monde bien contre ma volonté, je n’ai pas honte de l’avouer, et j’ai cru bien faire en te confiant à mon frère et à sa femme, qui seraient pour toi des parents plus aimants et qui t’ont apporté bien plus que tout ce que j’avais à t’offrir à l’époque. Cette situation n’est en aucun cas de ta faute, mais de la mienne et de l’homme que le hasard a mis sur ma route pour être ton père. Je reconnais que les circonstances de ton abandon, n’ayons pas peur des mots, ne me montrent pas sous mon meilleur jour. Je n’avais même pas demandé l’avis de Gérard et de Marylin avant de te laisser chez eux, j’étais trop lâche et j’avais peur qu’ils ne refusent de te prendre en charge et de me retrouver avec un enfant que je n’avais jamais désiré.

Si tu m’as lue jusqu’ici, j’ose espérer que tu vas continuer encore un peu pour me laisser t’expliquer comment tout cela est arrivé. Pas pour me justifier de quoi que ce soit, mais pour que tu aies ma version de l’histoire et que tu puisses comprendre, à défaut de les accepter, les raisons qui m’ont poussée à te laisser chez ton oncle et ta tante.

Comme tu le sais sûrement, je suis partie aux Etats-Unis, mon diplôme d’économie en poche. J’admirais énormément Victorine, ma grand-mère, on pouvait même dire que je la vénérais. Je la trouvais si forte, si aventureuse, je lui étais reconnaissante de sa lutte pour que les femmes aient les mêmes droits que les hommes, et du fait que grâce à elle et à toutes les autres guerrières en son genre qui s’étaient battues pour l’égalité, il allait m’être possible d’imiter mon père plutôt que ma mère, et peut-être même d’aller plus haut encore. J’avais le sentiment que tout était possible, et après avoir assez souvent entendu l’histoire de son mariage avec Maurice et ce qu’il lui avait fait subir, après avoir vu mes parents certes heureux ensemble mais où ma mère sortait à peine de la maison, je m’étais jurée que jamais je ne serais dépendante d’un homme. J’atteindrais les sommets, mais je les atteindrais par mes propres moyens.

A cause de ce que m’avait raconté Victorine, j’avais toujours été attirée par les Etats-Unis, que je voyais comme le pays de tous les possibles, le seul à la hauteur de mes ambitions, là où je pourrais devenir une « self made woman », riche et reconnue à ma juste valeur. A vingt-cinq ans, je me suis donc envolée pour New-York, sous les faibles encouragements de mes parents, qui avaient fini par accepter mon départ, cédant à mes instances et à la pression de Victorine. J’ai réussi à entrer dans une grande banque d’investissement, et me suis hissée plus haut que je ne l’avais espéré. Je ne te cache pas que ces années furent parmi les plus stressantes et les plus difficiles de ma vie. Le milieu financier du New-York des années 1980 était une vraie jungle encore en grande partie misogyne. Les femmes en étaient plus ou moins exclues, à moins de se comporter en hommes, et elles disparaissaient de la circulation une fois devenues mères, à peu d’exceptions près, en tout cas d’après mes observations. J’étais fermement décidée à ne pas me laisser faire et à montrer ce dont j’étais capable, et surtout, je ne voulais pas d’enfants qui feraient obstacle à ma carrière. Pas parce que je n’aime pas les enfants, mais parce que je ne voulais pas être une mauvaise mère, sachant que je ne voulais en aucun cas renoncer à la grande carrière que je m’étais promise. Or, aujourd’hui comme à l’époque, une femme qui travaille soixante à quatre-vingts heures par semaine et « délaisse » ses enfants, (même s’ils sont avec leur père ou un autre membre de la famille qui prend parfaitement soin d’eux), est une mauvaise mère. Quand c’est un homme, personne n’y trouve rien à y redire, on le plaint même de faire le sacrifice de sa famille pour pouvoir offrir les meilleures chances d’avenir à ses enfants. Mais je digresse. Tout cela pour te dire que j’avais fait mon choix, et que jusqu’à la fin des années 1980 je n’avais pas eu à le regretter. J’étais parvenue à me hisser jusqu’au conseil d’administration de la banque où je travaillais, j’avais un appartement à Manhattan, des meubles luxueux, je faisais des voyages de rêve les rares fois où je prenais des vacances, bref, j’avais tout ce que je voulais. Et puis j’ai rencontré ton père.

Lui aussi était un requin de la fiance, comme moi, marié et père de trois enfants. Notre relation nous convenait à tous les deux. Elle rendait nos voyages d’affaire moins solitaires, elle satisfaisait mes besoins épisodiques d’homme sans que j’aie à chercher bien loin, et je n’avais nullement l’intention de remplacer sa femme, de sorte qu’elle aussi semblait y trouver son compte (je suis presque sûre qu’elle était au courant de notre liaison). Bref, tout allait pour le mieux. Jusqu’à ce que je tombe enceinte.

Je ne m’en suis pas rendue compte tout de suite. Je prenais la pilule en continu car je détestais avoir mes règles, une nécessité biologique que je cherchais à limiter au maximum.Quand je m’en suis enfin aperçue, à mon petit ventre rond qui prenait de plus en plus de place malgré mes efforts pour maigrir, il était trop tard pour avorter. Cette nouvelle m’a complètement mise par terre, ça ne pouvait pas m’arriver à moi, et pourtant, les échographies ne faisaient que le confirmer. J’étais bel et bien enceinte. J’ai informé ton père de la situation, mais comme je m’y attendais, il m’a dit de me débrouiller toute seule et s’est fait muter dans une autre filiale…

J’ai réussi à cacher cet état presque jusqu’à la fin, et j’ai travaillé pratiquement presque jusqu’au jour de l’accouchement. Malgré tous mes efforts pour accepter la situation, elle me révoltait et quand tu es née et qu’on t’a mise dans mes bras, tu m’as bien attendrie un peu, mais je te voyais comme n’importe quel autre bébé. J’avais beau te regarder et te trouver quelques ressemblances avec moi, je n’arrivais pas à réaliser que tu étais l’être que j’avais porté et nourri en mon sein, ma propre fille, et j’étais malheureuse de ne pas parvenir à t’aimer. Très vite, je t’ai confiée à une nounou pour pouvoir reprendre le travail. Mais quand je rentrais le soir, très tard, à la maison, ta présence me rappelait à quel point j’étais une mauvaise mère, et je ne supportais plus le jugement muet de la nounou qui essayait de m’intéresser à ta vie en me racontant tes journées. Je me sentais comme paralysée, coincée avec un enfant que je n’avais pas voulu et pour lequel je ne parvenais pas à me résoudre à abandonner le semblant de vie « d’avant » qu’il me restait, et en même temps, je n’arrivais pas à prendre la décision qui s’imposait. J’avais déjà essayé de contacter des bureaux d’adoption pour toi, me disant que tant que tu serais bébé et que tu m’oublierais vite, je devais te laisser la chance d’aller vivre dans une famille où tu serais désirée et choyée. Mais j’avais toujours interrompu mes démarches avant même de les avoir vraiment commencées, honteuse de ma situation. A l’époque je ne l’aurais jamais admis, mais maintenant je comprends que l’idée de ne jamais savoir ce que tu deviendrais m’étais insupportable.

Et puis j’ai reçu un appel de mon frère, me disant que cela faisait longtemps que je n’étais pas rentrée en France. N’avais-je pas envie de revoir toute la famille, et en particulier Sophie, qui avait évidemment tellement grandi depuis la dernière fois que je l’avais vue, presque trois ans auparavant ? Et nos parents avaient envie de connaître leur nouvelle petite-fille. Quand est-ce ce que je comptais leur rendre enfin visite ? Lorsque j’ai raccroché, j’étais presque sûre de ce que j’allais faire.

Nous nous sommes donc envolées pour la France et pour la première fois de ma vie, j’ai pris un congé sans solde, sans savoir quand je comptais revenir. Je voulais louer une petite maison à Remilly, passer du temps avec Gérard et sa famille, et me faire une idée de leur situation. La nounou est venue avec nous, bien entendu, et j’ai dû essuyer les moqueries de la famille, qui ne pouvaient croire que j’étais incapable de m’occuper correctement de toi. La vérité c’était que j’avais peur de trop m’attacher à toi, refusant l’obligatoire remise en question de ma vie qui arriverait inévitablement le jour où je t’aimerais et où je comprendrais ce qu’être mère signifie. Il était donc plus facile pour moi de refuser tout net de le devenir entièrement.

Une fois sur place, j’ai vu l’amour et l’harmonie qui régnaient chez mon frère et sa femme, et aussi leur détresse face à l’impossibilité d’agrandir leur famille. Marylin avait plusieurs fausses couches derrière elle, et Gérard refusait de continuer à essayer de concevoir un deuxième enfant.

La suite, tu la connais. Après presque deux mois à Remilly, je t’ai laissée chez eux et suis repartie seule pour New-York, certaine que tu ne souffrirais pas outre-mesure de la situation. Gérard et Marylin t’aimeraient comme leur deuxième fille qu’ils n’espéraient plus, tu aurais un foyer où tu serais choyée, et j’avais la satisfaction égoïste de m’être séparée de toi pour le meilleur, avec la certitude de pouvoir apprendre d’une façon ou d’une autre ce que tu deviendrais. Je dois te confier que j’ai une source d’information. De temps en temps, j’appelle Victorine pour avoir de tes nouvelles. S’il y a bien quelqu’un qui peut comprendre ma soif d’indépendance, c’est elle, et même si elle désapprouve ce que j’ai fait, elle ne m’en tient pas trop rigueur. C’est ainsi que je sais que tu es devenue une belle jeune femme, aventurière et épanouie. Par contre, elle n’a pas voulu me donner ni ton adresse ni ton numéro de téléphone, et comme je ne me voyais pas débarquer dans ta boutique sans prévenir, je me suis tournée vers ma mère pour avoir les moyens de te contacter. Je t’en prie, ne leur en veut pas…

Si tu veux savoir ce qui me motive à t’écrire maintenant, après toutes ces années, sache que c’est une longue histoire. Je veux bien t’en tracer les grandes lignes, et peut-être qu’un jour, j’aurai l’occasion de te la raconter plus longuement.

Je suis donc rentrée à New-York et ai repris le cours de ma vie, te « regardant » grandir de loin. J’ai rencontré un homme, et pour la première fois, je suis tombée amoureuse. Il avait vingt ans de plus que moi, des enfants déjà adultes, ce qui me convenait parfaitement. Ainsi il ne s’attendrait pas à ce que je lui en fasse. Après t’avoir abandonnée, je ne me sentais plus le droit de devenir mère. A l’âge de quarante ans, j’ai dû arrêter la pilule à cause de ma tension trop élevée (c’était ça ou arrêter le tabac, chose inenvisageable pour moi à ce moment-là) et malgré nos précautions, j’ai fini par tomber enceinte. A quarante ans passés, ma grossesse n’a pas été facile, mais à mon grand étonnement, j’en ai été heureuse. J’étais mariée, aimée, et le plus important, j’avais fait mes preuves et étais arrivée là où j’avais toujours voulu être. J’ai donc vu cette grossesse comme une seconde chance, et c’est avec mon fils que j’ai vraiment découvert les joies de la maternité. C’est à cette époque que je suis venue pour essayer de te récupérer, j’aspirais à avoir mes deux enfants autour de moi, mais avec le recul, je vois que Gérard et Marylin ont eu raison de refuser. C’était bien mieux pour toi ainsi.

Mon mari est mort il y a deux ans d’un cancer, et je commence seulement à faire son deuil. Et comme si la vie n’était pas assez cruelle, je viens de perdre Robert, mon fils, qui a été assez bête pour monter en voiture avec un copain à lui qui avait trop bu. Je ne te raconte pas tout ça pour t’attendrir, mais pour que tu comprennes que j’ai enfin réalisé ce qui comptait vraiment dans la vie. Je suis seule, et prête à le rester, mais j’ai aussi la chance d’avoir une fille avec qui il n’est peut-être pas trop tard pour renouer.

La décision te revient entièrement, et je comprendrais parfaitement un refus de ta part. Cet e-mail est et sera ma seule tentative pour reprendre contact avec toi. La suite est entre tes mains. Pour être honnête je ne m’attends même pas à une réponse, mais si tu m’as lue jusqu’ici, je suis heureuse d’avoir pu au moins t’expliquer certaines choses. Maintenant la lumière est faite sur toute cette histoire, et pour la première fois, j’ai eu le courage d’en exposer ma version. Cela ne pardonne en rien ce que j’ai fait. T’abandonner reste la plus grosse bêtise, et la plus irréparable aussi, de toute ma vie. Mais le passé étant ce qu’il est, je ne pourrai jamais rien y changer. Seul le présent compte, avec les leçons tirées des erreurs passées pour éviter de les commettre à nouveau et avancer de son mieux. C’est ce que je m’efforce de faire en t’écrivant aujourd’hui.

Je n’aurai pas l’audace de signer « maman » ou « ta mère », mais j’aurai celle de te souhaiter tout le bonheur du monde et la réalisation de tes rêves les plus chers.

Sylvie.

NaNo 2017 : 10

Sophie était complètement ivre. C’était peut-être même la première fois qu’elle l’était autant. Elle le fit d’ailleurs remarquer à Joséphine :

Jo, ch’uis complètement bourrée !

Et elle eut un éclat de rire ravi. La tête lui tournait, la musique vibrait dans sa poitrine à un rythme effréné, deux ou trois beaux gosses lui tournaient autour et elle s’éclatait. Cela faisait des années qu’elle ne s’était pas autant lâchée. Joséphine tournait au coca et surveillait Sophie, l’air de rien. Sa cousine avait besoin de cette fête, et elle veillerait à ce qu’il ne lui arrive rien de fâcheux. Et puis, elle ne tenait pas à avoir la gueule de bois le lendemain, car Sophie risquait d’être dans un état déplorable et il faudrait bien quelqu’un pour s’occuper d’elle.

Sophie avait pris le train pour venir passer le week-end à Lille. Elle ne supportait pas d’être seule chez elle et s’échappait le plus souvent possible. Son appartement sans François lui paraissait vide et déprimant. Peut-être que si ça avait été le sien à elle et qu’il avait emménagé avec elle, cela aurait été différent. Mais ils l’avaient cherché et choisi ensemble, et maintenant qu’il était parti, elle ne s’y sentait plus chez elle. La semaine, ça allait encore. Elle passait beaucoup de temps au travail, puis allait au sport ou manger avec Thomas, qui était devenu un véritable ami, et ne rentrait que lorsqu’elle était abrutie de fatigue. Mais quand le samedi arrivait, elle errait désœuvrée entre ses quatre murs après avoir traîné le plus longtemps possible dans le cocon chaud et douillet de son lit, jusqu’à ce qu’elle ne le supporte plus et parte en vadrouille. Quand il faisait beau, elle allait au parc de Cinquantenaire ou utilisait l’un des trajets de son RailPass pour aller visiter une nouvelle ville, parfois pour aller au bord de la mer. C’était ainsi qu’elle avait (re)découvert Gand, Bruges, Ostende, Westende, Hasselt, Tongres, Spa, Durbuy et Anvers. Quand il pleuvait, elle se promenait dans les musées bruxellois. Bref, elle en avait vu plus de la Belgique ces deux derniers mois que durant les sept années qu’elle y avait déjà passées. Mais le mois d’août était arrivé, mois qui s’annonçait difficile pour Sophie. C’était le mois le plus calme au bureau, c’est pourquoi elle posait toujours trois semaines de congés à cette période. Or, ses vacances venaient de commencer, et elle n’en pouvait déjà plus. Alors elle avait appelé Joséphine et lui avait demandé si elle ne pouvait pas passer au moins le week-end chez elle. Elle avait bien fait, elle se sentait déjà mieux, et ce n’était pas dû qu’à l’alcool. Elle avait bien discuté avec Jo, et ensemble, elles avaient parlé de stratégies qui pourraient l’aider à supporter ces interminables trois semaines avant la reprise du boulot.

En premier lieu elle devrait s’occuper de son appartement. Faire du tri, changer les meubles de place, refaire les peintures, et pourquoi pas inverser sa chambre et le salon. Elle dormirait alors dans la plus grande pièce, qui contiendrait aussi toutes ses affaires, même son bureau, et dans le nouveau salon, plus petit, il n’y aurait plus que son canapé, un fauteuil moelleux, encore à acheter, une table basse et une petite étagère de livres. Faute de pouvoir déménager dans l’immédiat, elle aurait au moins l’impression d’avoir un nouvel appartement. Si cela ne fonctionnait pas, elle pourrait se mettre à la recherche d’un appartement dès la rentrée.

Et puis Eva, sa sœur d’échange allemande, venait d’avoir un bébé. Sophie avait reçu le faire-part dans sa boîte aux lettres la veille. Elle avait vécu deux mois dans la famille d’Eva lorsqu’elle était au lycée, et l’année suivante, cette-dernière était venue habiter six semaines chez Sophie. Elles avaient noué des liens forts et ne s’étaient jamais perdues de vue, même si ça faisait longtemps qu’elles ne s’étaient pas vues. Prise d’une subite inspiration, Sophie lui avait écrit un e-mail pour la féliciter et avait proposé d’aller la voir. Elle attendait sa réponse avec impatience, déjà toute contente à la perspective de faire ce voyage qu’elle se promettait de faire depuis longtemps mais qu’elle avait toujours repoussé, en partie parce que François n’était pas du tout attiré par l’Allemagne et qu’ils passaient donc toujours leurs vacances ailleurs.

J’adore cette chanson ! hurla tout à coup Sophie.

Et elle se mit à chanter à tue-tête :

I got this feeling on the summer day when you were gone.
I crashed my car into the bridge. I watched, I let it burn.
I threw your shit into a bag and pushed it down the stairs.
I crashed my car into the bridge.

I don’t care, I love it.
I don’t care, I love it, I love it.
I don’t care, I love it.
I don’t care.

You’re on a different road, I’m in the Milky Way
You want me down on earth, but I am up in space
You’re so damn hard to please, we gotta kill this switch
You’re from the 70’s, but I’m a 90’s bitch1

Joséphine se mit à chanter avec elle. Les deux jeunes femmes sautaient dans tous les sens en riant et hurlant les paroles, et cela leur rappela leurs « soirées discothèque » à la maison, où Marylin jouait les DJ, armée de son impressionnante collection de vinyles, avec le son à fond et quelques copines triées sur le volet. Comme leur maison était un peu à l’écart, ces soirées ne gênaient personne et les filles s’enivraient de beaucoup de musique et d’un peu de sangria maison (sous l’œil bienveillant mais vigilant de Gérard et Marylin, qui ne dédaignaient pas danser avec elles à l’occasion).

Oh non, c’est déjà fini ! fit Sophie après le dernier refrain.

La danse lui avait donné chaud, et elle commença à s’éventer de ses mains.

Je vais prendre l’air, cria-t-elle à Jo pour couvrir le bruit de la musique.

OK. Tu veux boire un truc ?

Euh… encore un mojito s’te plaît !

Puis Sophie se fraya un passage jusqu’à la porte du bar et se retrouva dehors avec tous les fumeurs. Tout à coup privées de l’intensité des basses, ses oreilles se mirent à bourdonner. La nuit était belle et claire, on pouvait apercevoir les étoiles dans le ciel malgré les lumières de la ville. Sophie s’appuya sur le mur de briques rouges derrière elle et savoura la fraîcheur de l’air sur sa peau en sueur. La tête lui tournait un peu. Elle ferma les yeux un instant, mais un léger effleurement sur son bras les lui fit rouvrir.

Tout va bien, mademoiselle ?

Un homme à la tignasse frisée lui retombant sur le front était penché sur elle et la fixait d’un air inquiet.

Oui, oui, merci, j’avais juste besoin d’air…

Sophie lui sourit. L’inconnu était vraiment charmant.

Moi, c’est Sophie, dit-elle après un silence un peu embarrassant.

Et moi, Simon.

La musique et les rires leur parvenaient par la porte ouverte. Simon désigna l’intérieur du bar du menton et proposa :

Je peux t’offrir un verre ?

Désolée, je suis déjà servie…

Ah… Tu es venue accompagnée alors. Pas étonnant, une charmante demoiselle comme toi…

Il était visiblement déçu de son manque de chance. Sophie sourit de cette méprise.

Je suis avec ma cousine. Je passe le week-end chez elle.

Ouais, mais ça revient au même… De toute façon on ne finira pas la soirée ensemble… Pour être honnête, j’avais espéré avoir la chance de te raccompagner. Je n’ai d’yeux que pour toi depuis que je t’ai remarquée…

Beau parleur, va ! dit-elle en s’approchant de lui.

Elle mit les bras autour de son cou et l’embrassa. Il sentait bon, et ses mains qui lui caressaient le dos lui donnaient d’agréables frissons. Finalement ils se détachèrent l’un de l’autre, et Sophie murmura :

Désolée de jouer les allumeuses, mais c’est tout ce que tu auras ce soir…

C’est déjà pas mal !

Il se pencha vers elle pour l’embrasser encore, et Sophie se laissa aller contre lui. C’était bon de flirter ainsi. Contrairement à ses amis, elle n’était jamais vraiment allée « pécho » en boîte, s’étant très vite casée avec François. Jusqu’à présent elle ne l’avait jamais regretté, mais ce soir-là elle se dit qu’elle avait raté un truc. Elle se jura qu’une fois rentrée à Bruxelles, elle sortirait plus souvent.

Faut que j’y aille, Jo m’attend, souffla-t-elle. A un de ces jours, j’espère !

Simon la laissa partir à regrets. Il la suivit du regard tandis qu’elle rentrait, s’attardant sur la courbe de ses hanches mise en valeur par sa robe moulante.

Ah, te voilà ! Je commençais à m’inquiéter ! fit Joséphine en la voyant.

Elle lui mit son cocktail dans la main et elles trinquèrent.

A la liberté ! s’écria Sophie.

Elle but une longue rasade de Mojito puis, avisant une table qui venait de se libérer, elle prit Joséphine par la main et l’entraîna vers les hauts tabourets. Sophie déposa son verre sur la table et s’assit avec soulagement. Comme il était difficile de discuter, tellement la musique était forte, elles observèrent un moment les danseurs se déhancher sur la piste de danse. Sophie repéra Simon parmi eux et fut ravie de voir qu’il lui jetait de fréquents regards. Néanmoins elle décida qu’elle n’irait pas le rejoindre. Elle n’allait quand même pas laisser Joséphine en plan pour un mec, ça ne se faisait pas !

Elles finirent leur verre et retournèrent danser. Simon tournait autour de Sophie, et Joséphine finit aussi par se laisser approcher par un homme aux cheveux grisonnants et au corps ferme et musclé, troublée par ses yeux noisette à l’intensité presque insoutenable. Mais elle non plus ne se laisserait entraîner nulle part ce soir-là. Elle et Sophie avaient tacitement décidé de rester ensemble, et les jeunes femmes ne s’éloignèrent pas l’une de l’autre, même lorsqu’elles étaient occupées avec leur cavalier. Elles furent parmi les derniers à quitter le bar, peu avant sa fermeture. Elles prirent congé de Simon et de Gaël dehors devant la porte, puis Joséphine sortit son téléphone pour appeler un taxi.

Merde ! fit-elle.

Elle avait pâli tout à coup et fixait son téléphone avec de grands yeux.

Qu’est-ce qu’il y a, Jo, ça va pas ?

Joséphine lui montra son téléphone sans un mot. Un e-mail était ouvert, et Sophie comprit tout de suite en voyant l’expéditeur.

Qu’est-ce que tu vas faire ?

Le lire. Mais demain, à tête reposée. Là, j’en ai pas le courage…

Sophie s’empara doucement du téléphone et se chargea d’appeler un taxi. Elles n’eurent pas longtemps à attendre et s’assirent toutes les deux à l’arrière. Sophie prit la main de Joséphine et la serra dans la sienne. Elle aussi était curieuse de savoir ce que Sylvie voulait, et ce qui faisait qu’elle avait le culot d’écrire à Joséphine après toutes ces années. Elle se rappelait encore du soir où elle avait essayé de récupérer Joséphine et avait été tellement soulagée de voir que ses parents avaient tenu bon et que sa cousine ne les quitterait pas. Même si elle connaissait ses véritables liens avec Joséphine depuis le début, puisqu’elle avait quatre ans, presque cinq, quand Sylvie l’avait abandonnée, elle l’avait toujours considérée comme sa petite sœur. Elle n’avait eu aucun problème à « partager » ses parents avec sa cousine, orpheline de fait, et l’avait protégée du mieux qu’elle le pouvait. Et elle continuerait à le faire, même avec la pire gueule de bois du monde !

1Icona Pop, « I love it »

NaNo 2017 : 9

Sylvie tressa ses longs cheveux d’un noir brillant avec des gestes plein de douceur. Elle prenait grand soin de sa chevelure, qui était sa plus grande fierté, d’autant plus qu’à presque soixante ans, elle n’avait pas encore un seul cheveu blanc. Par contre, son visage commençait à trahir son âge. Jetant un regard critique dans le miroir de sa coiffeuse, elle examina les plis autour de sa bouche qui commençaient à se marquer, tout comme les rides qui barraient verticalement son front. Elle devrait arrêter de fumer, songeait-elle. Elle savait bien que ce n’était pas bon pour la peau, ni pour la santé en général, et elle avait déjà essayé d’arrêter à plusieurs reprises dans le passé. Mais à chaque fois, un événement stressant l’avait faite replonger… En tout cas ce n’était pas ce jour-là qu’elle arrêterait. Sa vie avait pris un tour tragique ces derniers mois et elle avait beaucoup cogité. Elle avait réalisé ce qui comptait vraiment dans sa vie et à son grand désespoir, elle avait tout fait de travers. Ce qu’elle s’apprêtait à faire dans quelques minutes, cela faisait des années qu’elle le repoussait, mais maintenant il y avait urgence. Il y allait de sa dernière chance de sauver de sa vie ce qui pourrait peut-être encore l’être. Alors elle s’assit en tailleur dans son fauteuil de designer près de son lit défait, ouvrit son élégant MacBook gris sur ses genoux et cliqua sur l’icône de son programme de mails. Sans regarder ses nouveaux messages pour ne pas se laisser distraire de sa tâche, elle commença à rédiger un brouillon. Cet e-mail serait sans doute le plus difficile qu’elle avait jamais eu à écrire.

Les débuts furent laborieux, les lettres personnelles n’avaient jamais été son fort. Elle était plus habituée aux lettres d’affaires, mais elle faisait de son mieux et bientôt, la danse de ses doigts sur le clavier s’accéléra, et ses phrases se firent plus fluides. Il lui fallut plus d’une heure avant d’en avoir terminé. Elle relut le mail d’un œil critique, corrigeant ici ou là des fautes de frappe, modifiant certaines phrases. Enfin elle cliqua sur « Envoyer », entendit le bruit caractéristique de l’e-mail qui partait rejoindre son destinataire, et poussa un long soupir de soulagement. C’était fait. Il n’y avait plus qu’à attendre la réponse, si jamais il y en avait une.

Il y eut bien une réponse, une semaine plus tard. Mais ce n’était pas celle qu’elle attendait.

NaNo 2017 : 8

Joséphine décrocha le téléphone avec bonne humeur.

Grand-mamie ! Je pensais justement à toi !

Ne dis pas de bêtises, ma cocotte. Si ça avait été le cas, tu m’aurais déjà appelée depuis longtemps !

Joséphine éclata de rire, heureuse d’entendre la voix un peu cassée de son arrière-grand-mère. C’était une vieille blague entre elles, Joséphine savait très bien que ce que Victorine venait de dire n’avait rien d’un reproche. C’était même souvent le contraire : Joséphine l’appelait le plus souvent, quand ça faisait longtemps qu’elle n’avait plus eu de nouvelles. Victorine était une femme très occupée malgré ses quatre-vingt-dix ans passés. Elle avait son yoga, ses copines (en tout cas celles qui étaient encore en vie), ses promenades dans le bois de Boulogne, ses sorties à l’opéra et au théâtre, ses lectures, ses soupirants, avant qu’elle ne les éconduise (elle n’avait aucune envie de jouer les infirmières, à son âge ! ), ses visites dans les musées… Bref, on ne pouvait pas dire qu’elle s’ennuyait.

Je l’ai fait, je te signale, mais tu n’étais pas à la maison, et comme tu refuses que je t’offre un portable, je dois attendre que tu me rappelles !

Un portable ! Jamais je ne m’achèterai un de ces appareils. Ne t’est-il jamais venu à l’esprit que j’avais envie d’être tranquille quand je vais quelque part ? Il n’y a rien de plus horrible que tous ces gens joignables en permanence, vissés à leurs écrans, qui ne regardent même plus autour d’eux… De mon temps, on pouvait encore tomber amoureux pendant un voyage en train, mais de nos jours, je ne crois pas que ce serait encore possible !

Victorine stoppa sa diatribe, un peu essoufflée par l’indignation.

Je sais, grand-mamie… Et tu sais quoi ? Tu as sans doute raison. C’est juste que c’est si pratique qu’on arrive plus à s’en passer une fois qu’on en a un.

C’est bien pour cela que je refuse tout net de commencer à m’en servir !

J’ai compris, je ne t’embêterai plus avec ça…

Malgré la modernité et l’indépendance dont faisait preuve Victorine dans bien des domaines, la technologie n’en faisait pas partie. Bien sûr, elle appréciait le confort moderne tel que l’électricité, le chauffage et l’eau courante, qu’elle n’avait pas toujours connus. Le téléphone fixe était ce qu’on pouvait trouver de plus récent chez elle, à part l’électroménager. Elle avait donné sa télé à sa voisine vingt ans auparavant, ayant peur d’être si hypnotisée par ce dangereux appareil qu’elle ne sortirait plus de chez elle et finirait par devenir gâteuse. Et même le téléphone était une relique vintage des années soixante, noir, massif, à cadran tournant, avec un fil interminable qui permettait de se balader avec. Quand Victorine ne déambulait pas lors de ses conversations téléphoniques, elle était assise dans son antique fauteuil vert mousse, l’appareil posé sur un guéridon à pieds recourbés, près d’un bloc-note, d’un stylo et du répertoire aux pages froissées. Joséphine pouvait parfaitement se l’imaginer tellement elle l’avait souvent vue téléphoner ainsi, habillée d’un sarouel multicolore cousu main au Népal, avec ses sautoirs fantaisie et ses longs cheveux de neige ramenés en chignon lâche.

Alors, quelles nouvelles, ma cocotte ? s’enquit Victorine. Tu es toujours aussi en forme ?

Plus que jamais ! Tu sais bien que j’ai toujours la super pêche en été !

Et la boutique ?

Elle tourne bien, tellement bien que je vais pouvoir repartir en voyage cet hiver…

Où ça ?

A Bali. Ou en Tanzanie. J’ai envie de fuir le froid…

Et pourquoi pas à Katmandou ?

Joséphine rit.

Ce voyage-là, je ne le ferai qu’avec toi, tu sais bien !

D’accord, pour mes cent ans alors, si je suis toujours là ! On emmènera Sophie avec nous !

Je suis sûre que tu seras toujours là, plus en forme que jamais ! Tu n’as qu’à continuer comme ça !

Victorine sourit. C’était vrai qu’elle n’avait pas à se plaindre. A part quelques vitamines qu’elle prenait en cure quand le besoin s’en faisait sentir, et des omégas 3 pour lutter contre l’inflammation (à titre préventif, tous les vieux de sa famille ayant souffert d’arthrose), elle ne prenait aucun médicament et n’était pour ainsi dire jamais malade. La dernière fois remontait bien à cinq ou six ans, et depuis, pas un rhume, tout au plus une faiblesse qui ne durait qu’un jour ou deux quand des microbes traînaient, faiblesse qui s’estompait aussi vite qu’elle était venue une fois qu’elle avait pris un peu de repos.

Dis, grand-mamie, c’est quoi ton secret ?

Je te l’ai déjà dit, il est dans ma bibliothèque secrète…

Ce que Victorine appelait sa bibliothèque secrète était une vitrine dans sa chambre dans laquelle elle rangeait les livres qui avaient façonné sa vie, d’une manière ou d’une autre, ou qui lui avaient permis de comprendre certaines choses. Ils étaient rangés pêle-mêle, et Victorine aimait à les sortir pour les feuilleter ou en relire des passages annotés. On y trouvait entre autres des ouvrages de Loren Cordain, Albert Cohen, B.K.S. Iyengar, Simone de Beauvoir, Paulo Coehlo, Napoleon Hill, Léon Tolstoï, et bien d’autres encore. Joséphine en avait déjà lus certains, comme Belle du Seigneur, qui lui avait appris beaucoup sur la passion amoureuse, et elle se promit d’en lire encore. Si ça pouvait l’aider à atteindre les quatre-vingt-dix ans bon pied bon œil, comme son arrière-grand-mère, ça valait le coup de s’investir dans ces lectures.

Je suis sûre qu’il n’y a pas que ça ! C’est aussi tout ce que tu as vécu, dit Joséphine.

Ça, c’est sûr que j’en ai fait, des choses !

Ce n’était pas rien de le dire ! Née juste avant le début de la Première Guerre Mondiale, elle n’avait pour ainsi dire pas connu son père. Le pauvre avait survécu à l’horreur des tranchées mais succombé à la grippe espagnole, et ses rares permissions n’avaient pas suffi à créer un réel attachement entre le père et la fille. Sa mère l’avait élevée seule et avait dû travailler, Victorine avait donc grandi dans un pensionnat de jeunes filles si horrible (mais c’était le seul dans leurs moyens) que la seule façon qu’elle avait trouvé pour s’en échapper fut d’épouser le premier charmant jeune homme venu, à l’âge de quinze ans. Jeannette était née l’année suivante, en 1930. Hélas, son mari Maurice, buveur et joueur, n’avait pas tardé à la laisser jeune veuve. On n’avait jamais vraiment pu découvrir ce qu’il s’était passé, toujours était-il qu’on avait retrouvé son corps dans la Saône après quelques jours de disparition. Victorine ne l’avait pas pleuré très longtemps et même si la vie à l’époque était difficile pour une femme seule avec un enfant, elle refusa de se remarier malgré toutes les instances de sa mère, savourant sa liberté. Avec l’aide d’une voisine honnête et douce à qui elle payait une modeste pension pour garder sa Jeannette, elle avait pu s’en sortir en travaillant comme employée de maison. Le soir, elle lisait le plus qu’elle pouvait et s’instruisait, ce qui lui avait permis de passer avec succès le baccalauréat en externe. Son but était de trouver un emploi dans un bureau pour travailler pendant que Jeannette serait à l’école et pouvoir s’en occuper elle-même le reste du temps, et elle y parvint. Elle sortit de la guerre à peu près indemne, flirta avec des Américains à la Libération et en profita pour apprendre des bribes d’anglais au passage. Puis Jeannette grandit, se maria avec Hubert et quitta la maison. Peu après, Victorine avait hérité d’une coquette somme de sa mère, qui avait vécu chichement mais économisé chaque sou. Ne voulant pas dépenser cet argent à la légère, elle avait encore travaillé quelques années avant de démissionner pour s’offrir un tour du monde qui s’était finalement arrêté en Californie au milieu des années soixante. Elle avait vécu dans une communauté hippie à se dorer sous le soleil en compagnie de jeunes et de moins jeunes, et avait même assisté au festival de Woodstock. C’était à cette époque qu’elle avait découvert le yoga, et elle avait fait plusieurs séjours en Inde et au Népal. Après presque dix ans de cette douce folie, la France avait fini par lui manquer, et elle était revenue s’installer à Paris, ville trépidante où elle n’avait jamais mis les pieds avant d’y emménager. Elle s’était engagée corps et âme dans la lutte féministe et notamment le droit à l’avortement. A partir des années quatre-vingt, son tempérament guerrier et sa bougeotte s’étaient calmés, peut-être parce qu’elle avait pris de l’âge, mais elle ne s’était pas encroûtée pour autant.

Mais il y a une chose que je n’ai pas faite, dit Victorine.

Quoi ?

Finir mon tour du monde.

Je le finirai pour toi, si tu veux.

D’accord.

Elles laissèrent s’installer un petit silence complice dans la conversation, puis Joséphine reprit la parole.

Et toi, du nouveau ?

Comme d’habitude. Je fais mon yoga -d’ailleurs, ça fait longtemps qu’on en a pas fait ensemble !

Je viendrai bientôt te voir, c’est promis, et on ira au parc ! J’adore voir la tête des gens qui te regardent tenir des poses qui paraissent impossibles…

Ma p’tite Jo, ce n’est pas très « yogique », comme pensée. Ne te soucie pas tant du regard des autres. La comparaison, ça rend malheureux…

Je sais. Mais parfois ça fait plaisir, de voir l’admiration dans le regard des autres.

Là c’est autre chose, je te l’accorde, tant qu’on ne devient pas imbu de soi-même…

J’essaierai de m’en souvenir.

Joséphine était sincère. Elle aimait ce genre de conversation avec son arrière-grand-mère, voyant tout ce qu’elle avait lu et vécu comme une source presque inépuisable d’expérience qui lui permettrait peut-être d’éviter certaines erreurs. Bien sûr elle n’était pas toujours d’accord avec elle, la différence de génération et de situation faisant parfois que Victorine ne la comprenait pas du tout ou lui donnait un conseil qui ne cadrait pas avec ses aspirations. Mais elle l’écoutait toujours et respectait ses avis, même si elle ne les suivait pas systématiquement. Justement, elle était heureuse de cet appel inopiné de Victorine. Comme elle le lui avait dit, Joséphine comptait vraiment lui téléphoner. Elle voulait lui faire part de ce qui la préoccupait plus que ce qu’elle n’aurait voulu l’admettre.

Grand-mamie, il y a quelque chose… J’ai besoin d’un conseil.

A l’autre bout du fil, elle ressentit presque la tension de Victorine se préparant à écouter de toutes ses oreilles et à analyser la situation.

Dis-moi tout, ma cocotte.

Voilà. C’est Sylvie. Apparemment elle cherche à reprendre contact avec moi. Elle a demandé mon adresse e-mail à mamie. Je ne sais pas trop comment réagir… Je suis curieuse, et si elle m’écrit vraiment, je lirai probablement ce qu’elle a à me dire. Seulement… j’ai peur de ce qui pourrait se passer après.

Tu veux dire si elle réussit à t’attendrir ?

C’est ça.

Victorine prit un instant de réflexion.

Tu lui en veux encore ? demanda-t-elle.

Non, c’est justement ça qui m’inquiète ! Je ne ressens ni amour ni haine pour elle, cela fait des années et des années qu’elle ne me manque plus… Peut-être que son nom me fait dresser un peu l’oreille, quand les gens de la famille en parlent, mais ça s’arrête là. Si elle ne cherchait pas à m’écrire, je ne pense pas que j’aurais repris le contact un jour…

Bon, bah tu l’as ta réponse ! fit Victorine. Ecoute ce qu’elle a à te dire, dis-lui ce que tu viens de me dire, et vos relations en resteront sans doute là. Comme je la connais, elle doit s’être retrouvée toute seule et elle vient de se rappeler qu’elle a une fille, mais dans ce cas-là, elle est mal barrée, je me trompe ? Vous avez raté trop de choses l’une de l’autre, et vu ce qu’elle t’a fait et le temps qu’il s’est écoulé depuis, il y a peu de raisons pour que vous renouiez une relation mère-fille à peu près normale, non ?

J’ai déjà une mère ! s’écria Joséphine. Et ce n’est pas elle.

C’est bien ce que je pensais. Alors tu vois bien que quoi qu’elle fasse, ça ne changera rien pour toi… Et si ça se trouve, elle veut peut-être juste ton pardon… Tu serais prête à le lui accorder ?

Joséphine prit le temps de la réflexion.

Je crois que c’est déjà fait. Depuis le jour où elle a permis à Gérard et Marylin de m’adopter. C’est ce jour-là que j’ai commencé à me sentir vraiment en sécurité. Avant j’avais peur qu’elle ne me reprenne ou qu’ils ne veuillent plus de moi…

Ces souvenirs lui nouèrent un peu la gorge. C’était la seule fois où elle se souvenait d’avoir vu Sylvie. Elle était venue un soir chez Gérard et Marylin, à l’improviste, pour exiger de récupérer sa fille. Les cris avaient réveillé Joséphine, elle s’était levée et assise sur la marche au sommet des escaliers et avait écouté de toutes ses oreilles quand elle avait compris qu’on se disputait à son sujet. Sophie n’avait pas tardé à la rejoindre, et ensemble, elles avaient découvert que Sylvie était la femme qui avait mis Joséphine au monde, qu’elle l’avait laissée à son frère alors qu’elle n’avait pas dix mois pour ne plus jamais venir la récupérer mais que désormais elle désirait la reprendre. Gérard et Marylin s’y étaient fermement opposés. Ils avaient pris leurs renseignements pour le cas où cette situation se présenterait et avaient menacé Sylvie de la faire déchoir de son autorité parentale (elle l’aurait perdue sur tous ses enfants et pas seulement Joséphine) à moins qu’elle ne légalise l’abandon de sa fille et ne leur permette de l’adopter. Sylvie s’était inclinée et était repartie en claquant la porte. Gérard et Marylin avaient retrouvé leurs filles en pleurs en haut des escaliers. Toute la famille était alors redescendue boire un chocolat chaud dans la cuisine et parler des sujets qui auraient dus être évoqués depuis longtemps. Gérard et Marylin lui parurent tellement héroïques à l’époque ! Elle n’oublierait jamais cette nuit-là.

Tu vois bien ! continua Victorine. Et puis, ce n’est qu’un e-mail, tu n’es même pas obligée de lui répondre…

Tu as raison.

J’ai toujours raison !

C’est parce que tu es une véritable sage. Je devrais faire de toi mon gourou…

Victorine pouffa.

Désolée, je ne prends pas de disciples. Mais je penserai à toi si un jour je change d’avis…

Victorine entendit distinctement le bruit caractéristique de la clochette qui résonnait à chaque fois qu’un client entrait dans la boutique.

Tu es au travail, je ne savais pas, dit-elle. Je te laisse alors !

D’accord. Gros bisous grand-mamie. Et merci.

De rien. Je t’embrasse, ma cocotte, à bientôt.

Joséphine raccrocha et se tourna vers sa cliente.

Bonjour, madame. Je peux faire quelque chose pour vous ?

NaNo 2017 : 7

Marylin sortit la mousse au chocolat garnie de pistaches du frigo et alla la déposer sur la grande table ronde en fer forgé qui se trouvait au fond du jardin, sous le saule. Gérard l’avait prévenue que le train de Sophie n’avait pas de retard et qu’ils étaient en route, ils ne tarderaient donc pas à arriver. Elle se mit en devoir de préparer le sencha préféré de Sophie dans les règles de l’art, veillant à ne pas l’infuser avec de l’eau trop chaude ni trop longtemps. Elle allait la dorloter, sa Sophie ! Elle avait même pris une semaine de congés à la boutique de souvenirs où elle travaillait pour pouvoir mieux s’occuper d’elle. Gérard aurait bien aimé en faire autant mais il avait déjà accordé des vacances à son collaborateur, il devait donc « garder le navire », comme il disait.

Tout fut prêt juste à temps. Déjà elle entendait les pneus de la voiture crisser sur le gravier de l’allée. Elle s’empressa d’aller accueillir Gérard et Sophie.

Ma fille chérie ! s’écria-t-elle en ouvrant grand les bras.

Maman !

Marylin serra longuement Sophie contre elle avant de la tenir à bout de bras pour pouvoir l’observer d’un regard critique. Elle était pâle, les traits tirés, et elle avait pris quelques kilos depuis la dernière fois où elle l’avait vue. Marylin ne lui ferait aucune réflexion. Sophie avait toujours eu tendance à « manger son stress », et vu les circonstances actuelles, sa prise de poids était une chose presque naturelle. Ce n’était pas grave. Une semaine à la campagne à se faire dorloter devrait l’aider à aller un peu mieux, peut-être même à redevenir elle-même.

Je peux avoir un baiser, moi aussi ? quémanda Gérard.

Marylin s’exécuta de bonne grâce sous le regard amusé de Sophie.

Bon, les filles, je vous laisse, je dois retourner travailler.

Il remonta dans sa voiture de fonction gris métallisé, fit une marche arrière impeccable puis disparut sur la route de campagne.

Allez viens, ma belle, j’ai tout préparé.

Marylin la déchargea de son sac de voyages, et elles entrèrent dans la maison. Elles montèrent directement à l’étage en empruntant le vieil escalier tournant qui se trouvait dans l’entrée et se retrouvèrent dans un lumineux couloir aux murs et au parquet blanchis à la chaux. Marylin ouvrit la porte en face de l’escalier, celle qui donnait sur l’ancienne chambre de Sophie, désormais reconvertie en chambre d’amis. Elle s’était sentie obligée de demander leur avis aux filles avant de transformer leur chambre, et à son grand soulagement, Sophie et Joséphine n’avaient eu aucune objection, trouvant même l’idée absurde de conserver leur chambre tel un musée de leur jeunesse. Au contraire, leurs parents devaient utiliser cet espace pour eux.

Marylin déposa le sac de Sophie sur le lit. La fenêtre ouverte de la chambre aux murs pastels donnait sur le jardin et faisait entrer les parfums de l’été dans la pièce.

Les travaux sont finis ? demanda Sophie en pointant la pièce voisine du menton.

Oui. Tu veux voir ?

Elles sortirent de la chambre et Marylin ouvrit la porte de ce qui avait été l’antre de Joséphine, transformée en cinéma et discothèque. Un pan de mur était occupé par des étagères remplies de cassettes et DVD, le long du mur d’en face trônait une ancienne rangée de sièges de cinéma moelleux, en velours vert, qu’elle avait dénichée dans une brocante. Les disques de vinyle étaient rangés dans un meuble bas sur lequel trônait la platine de Marylin et une paire d’écouteurs sans fil Sennheiser, près d’une méridienne garnie de coussins moelleux. Une télécommande permettait de faire descendre un immense écran blanc qui tombait du plafond. Le projecteur se trouvait logé dans un compartiment de bois blanc fixé au plafond au-dessus de la rangée de fauteuils. C’était également dans cette pièce que Marylin exposait l’immense affiche de cinéma sur laquelle on la voyait distinctement, bien qu’au second plan. Comme elle aimait à le répéter, elle aurait pu devenir une star si elle n’avait pas décidé de se consacrer à sa famille.

Ils avaient tourné une partie du film à Remilly-sur-Serein, petite cité médiévale bien conservée et par là-même parfaitement adaptée aux tournages de films historiques. Marylin y campait la meilleure amie de l’héroïne et l’aidait à rejoindre sa famille en exil pour échapper à la guillotine révolutionnaire. Ça avait été son heure de gloire, et qui sait jusqu’où elle aurait pu aller si elle n’avait pas rencontré Gérard. Mais Marylin, orpheline depuis l’âge de quinze ans, fille unique, sans grands-parents encore en vie, désirait le cocon d’une famille plus encore qu’elle ne désirait la célébrité. Peut-être que son choix l’avait protégée d’une cruelle désillusion quant à sa carrière. Car même si son étoile montait, rien ne garantissait qu’elle atteindrait son zénith et s’y maintiendrait.

Bref, c’était lors de ce tournage qu’elle avait rencontré Gérard. Ils avaient fini de tourner toutes les scènes d’intérieur, mais le mauvais temps les avait empêchés de tourner la scène en extérieur prévue ce jour-là. En désespoir de cause, la production leur avait donné quartier libre et elle avait décidé de visiter Chablis, curieuse de voir la ville dont le nom lui avait toujours évoqué le vin. Armée d’un parapluie, elle avait parcouru les petites rues du centre et était entrée avec curiosité dans les boutiques. En début d’après-midi, la faim avait fini par se manifester et elle avait décidé de se payer le luxe d’un restaurant. Il y en avait un, sur la place principale, qui servait un buffet de spécialités. Voyant qu’elle s’attablait seule, un client, seul lui aussi, avait commencé à lui faire du rentre-dedans. Elle s’était prise au jeu, ils avaient mangé ensemble, il lui avait rendu visite sur le tournage, ils étaient jeunes, beaux, imprudents, et quelques semaines après avoir quitté Remilly, elle avait découvert qu’elle était enceinte. Un sentiment inconnu s’était alors éveillé en elle, un amour sauvage et immédiat pour le petit être qui grandissait en elle, un être à qui elle avait envie d’offrir un chaleureux cocon pour grandir et s’épanouir, même si cela voulait dire l’élever seule. Elle avait contacté Gérard pour le prévenir, et il s’était montré à la hauteur de la situation. Toujours amoureux de la flamboyante actrice, il l’avait épousée de grand cœur et permit à Marylin de réaliser ses aspirations familiales.

Malheureusement elle avait perdu ce bébé à six mois de grossesse, un petit garçon, à la suite de l’ouverture précoce de son col de l’utérus. Cela avait été un coup dur mais ne l’avait pas découragée pour autant. Un an plus tard elle était retombée enceinte, on lui avait fait un cerclage qui avait tenu bon, et Sophie était née, un peu trop tôt mais en excellente santé. Avec l’arrivée de Joséphine dans la famille quatre ans plus tard, un mari qui l’admirait toujours, une maison chaleureuse qui était pratiquement son domaine réservée, le bonheur familial de Marylin avait été parfait.

C’est génial maman, commenta Sophie. Il faudra se faire une séance ce soir !

Si tu veux ! A moins que ton père ne prolonge la soirée avec un digestif sur la terrasse…

Ça aussi ça peut être sympa. Quoique… Je ne suis pas sûre d’avoir l’alcool très joyeux en ce moment…

Ma chérie…

Marylin serra sa fille dans ses bras puis la prit par la taille.

Allez viens, ton sencha t’attend. Et une bonne mousse au chocolat avec des pistaches, comme tu aimes !

Maman, t’assures !

Elles regagnèrent le jardin et s’attablèrent sous le saule. De là où elles étaient, elles avaient une vue magnifique sur les remparts de Remilly et le Serein qui serpentait paresseusement à leurs pieds, au-delà desquels apparaissaient les maisons à colombage de la ville.

Marylin trempa ses lèvres dans le thé et remarqua que Sophie se détendait visiblement. Elles savourèrent leur mousse au chocolat sans se dire grand chose, puis Marylin la remit au frigo et revint s’asseoir près de Sophie, qui s’était resservi une tasse de thé.

Alors ma puce, toujours pas de nouvelles de François ?

Nan, soupira Sophie. Il est revenu chercher des affaires à lui chez nous pendant que j’étais au boulot, mais à part ça, je n’ai aucune idée d’où il est ou de ce qu’il fait…

Marylin vit que Sophie avait posé son téléphone bien en évidence sur la table et qu’elle y jetait des coups d’œil fréquents.

Il y a peut-être encore de l’espoir, ma chérie. Il pourrait te pardonner…

J’en doute. Je l’ai trop blessé.

Parce qu’il t’aime. Cet amour le ramènera peut-être vers toi.

Marylin vit au regard de sa fille qu’elle pensait quelque chose comme « qu’est-ce que tu en sais, d’abord ? », alors elle soupira et se décida à lui faire un aveu.

C’est ce qui s’est passé avec ton père, après tout !

Sophie ouvrit de grands yeux.

Quoi, toi aussi t’as trompé papa ?

Non. C’est lui qui m’a trompée, dans des circonstances analogues aux tiennes. C’était peu après l’arrivée de Joséphine.

Et pourquoi il aurait fait ça ?

Je n’étais plus très présente pour lui, occupée avec vous deux, et même s’il était heureux d’avoir Jo, je crois qu’il se sentait coincé de partout, à l’époque. A la maison, il n’était pas tranquille et je ne le chouchoutais plus comme avant, avec vous deux à mes basques toute la journée -note que je ne me plains pas, j’ai adoré cette époque. Et il était en train de monter le bureau et avait toujours du travail par-dessus la tête. Alors quand il a eu l’occasion de relâcher la pression, il l’a fait. Ce n’était que ça. Il ne connais même pas le nom de la pauvre fille qu’il a entraînée à l’hôtel cette nuit-là…

Et tu l’as pardonné ?

Pas tout de suite. Je lui ai fait la tête longtemps, je me sentais trahie. Il a vécu à l’hôtel deux semaines, le temps que je mette de l’ordre dans ma tête. Je me suis demandée ce que je voulais vraiment, et il m’est apparu que je voulais préserver mon foyer. Et puis, ce n’était pas comme s’il avait eu une maîtresse régulière… Je savais qu’il m’aimait encore. Il a fini par revenir à la maison, nous avons eu une longue discussion, il y a eu des larmes et des cris, et finalement, nous nous sommes laissé une deuxième chance.

Je ne me rappelle plus de tout cela…

Tu étais encore petite. Et nous vous avons souvent envoyées chez vos grands-parents pendant cette période. Comme c’étaient les vacances d’été, cela n’a rien eu d’inhabituel pour vous, alors vous n’avez pas posé de questions…

Tu l’as appris comment, qu’il t’avait trompée ?

Il me l’a dit lui-même, quand je lui ai demandé ce qui n’allait pas chez lui. J’avais bien remarqué que quelque chose ne tournait pas rond, il n’osait plus me regarder en face, n’était plus lui-même. J’avais même l’impression qu’il fuyait la maison…

Sophie resta un moment silencieuse, réfléchissant à ce qu’elle venait d’entendre. Marylin pouvait presque deviner le déroulement de ses pensées, elle la connaissait si bien ! En ce moment elle devait essayer de se rappeler cette époque, et peut-être que désormais, elle les verrait sous un autre jour, Gérard et elle. Elle espéra que son père n’avait pas baissé dans son estime. Cette histoire remontait à loin et Marylin avait été la seule à en souffrir, à l’époque, pas les enfants. Il n’y avait aucune raison que la relation entre Sophie et son père n’en pâtisse.

Et l’harmonie est revenue, après ça ? demanda finalement Sophie.

Pas tout à fait comme avant. Il m’a fallu du temps avant de pouvoir lui faire entièrement confiance à nouveau. Je ne crois qu’il m’ait encore trompée par la suite, il a eu une bonne leçon. Lui aussi tenait autant que moi à l’unité de notre famille, et il a failli nous perdre. Je lui ai dit que je partirais s’il recommençait, et il m’a crue, à ce qu’on dirait. Donc tu vois, les choses pourraient encore s’arranger entre toi et François…

Je ne pense pas, dit pensivement Sophie. D’abord, on n’a pas d’enfant. Et puis, Jo m’a dit un truc qui m’a fait réfléchir…

Quoi donc ?

Elle pense que si j’ai trompé François, c’était inconsciemment pour saboter notre relation. C’est vrai que ça faisait des mois que je n’en pouvais plus, et lui non plus, je pense, mais aucun de nous n’a eu le courage de prendre la décision qui s’impose.

Tu veux dire que tu as fait une bêtise si énorme pour le forcer à rompre ?

Je n’en sais rien. C’est bien possible…

Et s’il te pardonne, alors, tu te remets avec lui ?

Sophie laissa passer un long silence avant de répondre.

Je ne crois pas. Je me sens trop mal en sa présence, après ce que j’ai fait. Et lui qui a tendance à vouloir dominer les gens autour de lui, il aurait une « arme » contre moi. Il ne manquerait pas de me rappeler cette histoire à la moindre occasion, et ça finirait par nous pourrir la vie.

Sophie secoua la tête.

Non, ni lui ni moi ne pourrions être à nouveau heureux ensemble.

Marylin soupira. Elle aimait bien François, et elle regrettait de le voir sortir de la vie de Sophie. Mais c’était sa vie, justement. Pas la sienne.

Qu’est-ce que tu vas faire, alors ? Rompre ?

J’attends de voir s’il se manifeste et ce qu’il va dire.

Le téléphone de Sophie vibra sur la table et la jeune femme s’en empara vivement.

C’est Jo, commenta-t-elle. Elle demande si je suis bien arrivée.

Elle tapota une réponse sur l’écran et reposa son téléphone.

Ça fait combien de temps que tu n’as plus de nouvelles ? demanda Marylin.

Une semaine demain… Il refuse mes appels, m’a bloquée dans ses mails, ne répond pas à mes messages… Ce silence, ça me tue !

Laisse-lui le temps de réfléchir, tenta Marylin.

Elle comprenait sa fille. Sophie avait toujours détesté l’incertitude et les situations peu claires. Mais elle se mettait aussi à la place de François, pour l’avoir vécu. Et elle connaissait la profondeur de l’amour qui l’avait uni à Sophie. Il devait être complètement perdu en ce moment. Elle espéra que lui aussi était parti se réfugier dans sa famille, et que ses parents prenaient bien soin de lui.

Il finira bien par se manifester, fit Marylin. Après tout, vous habitez ensemble…

A ce niveau-là elle se trompait. François rompit, mais il le fit sans un mot. Quand Sophie rentra de sa semaine chez ses parents, il était venu rechercher toutes ses affaires et avait changé d’adresse.

NaNo 2017 : 6

François sifflotait en remuant le contenu de la poêle. De sa cuillère en bois, il préleva un peu de la sauce curry pour en vérifier le piquant. C’était presque un peu trop, il ajouta donc du lait de coco pour adoucir le tout. Il abaissa le feu et couvrit la poêle pour laisser finir de mijoter tranquillement son curry de légumes aux crevettes, l’un des plats préférés de Sophie. Il s’occupa ensuite du riz collant et vit qu’il serait bientôt cuit. Parfait, il était dans les temps. Tout serait prêt pour le retour de Sophie. Il se réjouissait de la voir, elle lui avait manqué.

Il ne regrettait qu’à moitié de ne pas l’avoir accompagnée à Paris. Il fallait dire qu’elle lui avait demandé de venir avec elle le lendemain d’une dispute absurde qui était née de sa seule volonté de vouloir la contredire à tout prix et l’emporter verbalement sur elle, un jour où Pascale avait rejeté toutes ses idées au boulot concernant l’organisation d’un séminaire pour les étudiants. Il avait bien remarqué que cette proposition était la manière de Sophie d’essayer de se rapprocher à nouveau, mais une impulsion absurde l’avait poussé à la refuser. Il voulait faire amende honorable, oui, seulement il tenait à choisir le moment et la manière de le faire, et pas se voir imposer un séjour cliché en amoureux à Paris où il se sentirait obligé de répondre aux attentes romantiques de sa compagne.

Evidemment, il avait regretté sa décision quasiment à la minute où Sophie était montée dans le train. Mais au moins il avait bien avancé sur sa thèse durant son absence. Les étudiants étaient en période d’examen et Pascale était partie une semaine en colloque, ce qui voulait dire qu’il avait le bureau pour lui tout seul et se sentait le maître des lieux. Cela lui avait remis en tête la raison première pour laquelle il avait voulu écrire une thèse, à savoir l’espoir de devenir professeur à l’université un jour, un métier qui lui laisserait toute la liberté qu’il désirerait, du moins à ce qu’il s’imaginait. Liberté de mener des recherches (ou pas) sur les sujets de son choix, liberté d’engager des collaborateurs et de déterminer le contenu des cours qu’il donnerait peut-être… Cette perspective l’avait si bien motivé qu’il avait travaillé d’arrache-pied pendant ces derniers jours. Allégé de la pression quasi-constante de sa mauvaise conscience à ne pas avancer comme il le devrait, il était donc d’excellente humeur.

Il referma la porte de la cuisine et gagna la salle de bain rutilante. Il se déshabilla en prenant soin de mettre ses vêtements sales dans le panier prévu à cet effet et sauta sous la douche en chantonnant Anarchy in the U.K. des Sex Pistols, son groupe préféré. Puis, enveloppé dans son peignoir moelleux, il se coupa les ongles, se tailla la barbe et peigna soigneusement sa crinière qu’il attacha en man bun. Il s’habilla ensuite d’un pantalon de lin kaki qu’il avait pris la peine de repasser et du T-shirt à encolure en V que Sophie adorait. Puis il retourna dans la cuisine pour s’assurer que tout était sous contrôle avant d’aller inspecter le salon.

Il avait décidé qu’ils mangeraient sur la table basse, assis par-terre sur les gros coussins rouges du canapé. Sophie adorait ces repas « à l’asiatique », et ce soir il avait envie de lui faire plaisir. Il était même allé acheté des fleurs pour décorer la commode de leur chambre. Un court instant il avait envisagé d’aller la chercher à la gare, le bouquet à la main, mais finalement il préférait la surprendre ici, à la maison, lieu chargé de tensions qu’ils avaient fui tous les deux ces derniers temps, il le voyait clairement à présent. Cela allait changer. A partir de maintenant, il s’efforcerait de reconstruire un nid d’amour tel qu’ils l’avaient connu pendant leur vie d’étudiants à Liège et de faire de leur maison un lieu ou ils se retrouveraient avec plaisir, un lieu qui aurait perdu l’ambiance pesante qui l’avait caractérisé jusqu’à maintenant. Tout en mettant la table, il rêvait déjà à leur nouveau départ, se voyant amoureusement lové contre Sophie sur leur canapé pourpre, comme au bon vieux temps. Ils auraient retrouvé leur complicité et n’auraient plus à faire d’efforts pour se parler gentiment, ils s’embrasseraient sans raison particulière, juste parce qu’ils en auraient envie, se toucheraient à la moindre occasion, comme à la l’époque où ils ne supportaient pas l’éloignement physique plus de quelques minutes lorsqu’ils étaient dans la même pièce. Il se rendait bien compte qu’il avait perdu sa légèreté lors du déménagement, et il ferait tout pour redevenir l’ancien François, celui qui donnerait envie à la Sophie de Liège de revenir. Il réalisa que la circonspection de Sophie à son égard n’était qu’un moyen de se protéger de ses sautes d’humeur. Il était plus facile à vivre lorsqu’ils s’étaient rencontrés, peut-être parce que la vie qu’il menait était plus facile elle aussi.

Voilà, tout était presque prêt. Il alluma les chandeliers de cristal puis parcourut sa bibliothèque iTunes à la recherche du best of de Frank Sinatra, qu’il jugea plus approprié à ce dîner aux chandelles que la prose de Sid Vicious. La voix du crooner entonna My way :

And now, the end is near
And so I face the final curtain
My friend, I’ll say it clear
I’ll state my case, of which I’m certain.

François monta le son et chanta avec lui. Il avait toujours aimé cette chanson. La minuterie en forme de tomate sonna pour lui rappeler de sortir le crémant du congélateur et il alla chercher la bouteille ainsi que deux coupes. Puis il s’assit et attendit. Il se releva presque aussitôt. Il venait d’entendre les clés dans la serrure.

Il se précipita dans l’entrée pour accueillie Sophie. La porte s’ouvrit, il se jeta sur elle et la prit dans ses bras, la serrant à l’étouffer. Elle laissa tomber son attaché-case et son sac de voyage et referma la porte du pied. Avant même qu’elle ait pu enlever sa veste ou ses sandales, François l’entraîna dans le salon.

Bienvenue à la maison ! s’écria-t-il en lui tendant une coupe de crémant.

Sophie ne fit pas un geste pour prendre la coupe. Elle regardait autour d’elle, avisant la table mise, les bougies, les fleurs, François et son sourire radieux, qui s’était fait beau pour elle. Elle fondit en larmes.

Qu’est-ce qu’il y a, ma puce ? Tu es fatiguée ?

Sophie se cacha le visage dans les mains et sanglota de plus belle. François n’y comprenait rien. Il reposa la coupe sur la table et s’approcha d’elle, voulut relever le menton de Sophie pour pouvoir voir ses yeux, mais elle fuyait son regard. De plus en plus inquiet, il demanda :

Mais enfin, Sophie, qu’est-ce qu’il s’est passé à Paris ?

Je… je t’ai trompé, lâcha-t-elle tout à trac.

Quoi ?

Hier soir… J’avais sans doute trop bu… Et il y avait ce type charmant, Victor… J’ai craqué… Pardon !

Sans doute elle-même consciente du pathétisme de ses justifications, elle se tut. François restait interdit. L’information commença à faire son chemin dans son cerveau, et pendant que son monde s’écroulait, cet imbécile de Sinatra continuait à chanter :

For what is a man, what has he got
If not himself, then he has naught
To say the things he truly feels
And not the words of one who kneels
The record shows I took the blows
And did it my way.

Yes, it was my way

Il savait qu’elle disait la vérité, c’était évident. Sinon elle ne serait pas dans un état pareil. Il avait presque pitié d’elle à la voir ainsi, sa veste en toile toujours sur le dos, les chevaux défaits et les traces de mascara sur les joues. Et puis la colère naquit dans son cœur. Elle avait un sacré culot de pleurer ainsi, alors que c’était lui et tous ses rêves de vie heureuse avec elle qu’elle venait de fouler aux pieds. Il se laissa tomber sur le canapé et se prit la tête à deux mains.

Putain, Sophie, qu’est-ce qui t’a pris ? T’as tout foutu en l’air !

Elle s’agenouilla près de lui et commença à lui raconter ce qui s’était passé la veille, mais il ne l’écoutait pas. Ce nom, Victor, tournait dans sa tête. Le salopard avait de la chance d’être loin, sinon il lui aurait fait sa fête ! Et Sophie, comment avait-elle pu se laisser séduire par un bellâtre pareil ? Comment avait-elle pu être aussi faible ? N’avait-elle pas pensé à lui ? Comment avait-elle pu lui faire ça ?

Assez, tais-toi maintenant ! s’écria-t-il. Je m’en fous de tes explications !

La vérité, c’était qu’il s’en voulait presque autant qu’il lui en voulait à elle. Au plus profond de lui-même, il savait qu’il avait sa part de responsabilité dans ce qui était arrivé. Mais il n’allait certainement pas l’admettre devant Sophie. Il ne lui allégerait pas la conscience, pas après qu’elle l’ait blessé autant. Jamais il n’avait autant souffert, et il voulait qu’elle souffre elle-aussi.

Sophie ne bougeait plus, ne parlait plus. Toujours agenouillée près de lui, elle semblait le supplier ou attendre son jugement, et cette vue était insupportable à François. Ce qu’il détesta encore plus, c’était la position dans laquelle elle l’avait mis. Désormais leur relation était entre ses mains. S’il décidait de la pardonner, rien ne serait plus comme avant. Elle avait irrémédiablement brisé quelque chose entre eux, et tout l’amour du monde n’y changerait rien. S’il décidait de rompre, il perdrait sa Sophie, et cette perspective lui noua la gorge, s’ajoutant à la colère qui menaçait déjà de l’étouffer.

Il se leva d’un bond et s’enfuit loin de Sophie, claquant la porte sans une explication, sans dire où il allait ni quand, ni s’il reviendrait. Il n’avait pas son portable avec lui ni de chaussures aux pieds, et nulle part où aller, donc libre d’aller où bon lui semblait. Alors il se mit à marcher, essayant de se libérer de l’image se Sophie agenouillée tout en se demandant combien de temps elle resterait ainsi, ce qu’elle pouvait bien penser en cette minute et si elle s’inquiétait de savoir où il allait et combien de temps il serait parti. Une joie mauvaise l’envahit à l’idée qu’elle se torturait peut-être à son sujet, mais cela n’allégea en rien sa peine.

Il accéléra le pas, espérant confusément avancer assez vite pour échapper à sa souffrance. Il décida de ne pas s’arrêter tant qu’il n’aurait pas les idées claires, même s’il devait marcher toute la nuit pour cela ou s’écrouler en chemin. Pourtant il fut obligé de s’arrêter avant même d’avoir quitté sa rue, incapable de faire un pas de plus tant ses larmes lui brouillaient la vue. Il regagna à tâtons la porte cochère de son immeuble et, accroupi dans l’ombre de son renfoncement, il laissa libre cours à son désespoir.

NaNo 2017 : 5

Sophie sortit son téléphone pour regarder l’heure. 21h27. Quoi, déjà ? pensa-t-elle. Elle n’avait pratiquement pas avancé.
– Tenez, c’est pour la maison, lui dit le serveur en lui resservant un verre de rosé.
Il lui fit son sourire le plus charmeur et lui lança un clin d’œil avant de retourner s’occuper des autres clients. Sophie leva son verre dans sa direction et lui rendit son sourire. Elle était un peu pompette, mais cette ambiance lui convenait bien mieux pour travailler que l’austérité impersonnelle de sa minuscule chambre d’hôtel, juste de l’autre côté du boulevard.
C’était sa dernière nuit à Paris. Elle avait assisté à un congrès avec les bureaux nationaux de l’UEFDD, marathon épuisant de réunions et exposés de toutes sortes. Demain il lui resterait un peu de temps pour se balader dans la capitale avant de reprendre son train, et elle avait envie de revisiter le musée d’Orsay. Mais si elle voulait que ce projet se concrétise, il lui fallait terminer le procès-verbal de la dernière réunion ce soir.
Sophie se sentait bien, dans l’ambiance feutrée de la brasserie. En début de soirée elle avait regretté que la terrasse soit bondée, elle aurait bien pris l’apéro dehors après être restée enfermée toute la journée. Elle avait pensé se balader un peu et revenir plus tard, mais son estomac criait famine, et l’endroit lui paraissait sympa malgré son côté cliché. Cette brasserie parisienne, avec ses banquettes cramoisies typiques, son comptoir, ses miroirs et cette décoration un peu désuette était un vrai piège à touristes ! D’ailleurs, deux Américains s’extasiaient bruyamment en découvrant les French specialities de la carte : coq au vin, steak sauce béarnaise, tarte tatin et même, so disgusting, des escargots de Bourgogne !
– You should try them, it’s delicious, dit-elle en passant.
Elle laissa les Américains ahuris et entra dans l’établissement, en réalité bien plus vaste qu’il ne le paraissait de l’extérieur. Au passage elle lorgna les assiettes des autres clients et eut l’impression qu’un nombre non négligeable d’entre eux étaient des habitués (ils appelaient les serveurs par leur petit nom), ce qui la rassura sur la qualité des plats. Elle choisit une table dans le fond, un peu à l’écart de la porte pour ne pas être distraite par le va-et-vient des entrées et sorties. Un charmant serveur à l’air un peu contrarié vint à sa rencontre.
– Sorry, you cant’t sit there, this section is closed…
– Pardon, je cherchais juste un endroit calme pour travailler, s’excusa Sophie.
Ce n’est qu’à cet instant qu’elle remarqua le panneau qui disait : « réservé jusqu’à 22h ». Elle regarda autour d’elle à la recherche d’un endroit plus approprié.
– Excusez-moi, je vous prenais pour une touriste, dit le serveur en se déridant. Suivez-moi s’il vous plaît.
Il la conduisit dans une petite salle attenante que Sophie n’avait pas remarquée auparavant.
– Là, vous serez très bien ici, dit-il en lui indiquant une vaste table ronde. Vous avez une prise de courant à votre droite, et je vais vous écrire notre mot de passe pour le wifi.
– Merci beaucoup.
Il griffonna « la vie en rose » sur son carnet de commandes et arracha la feuille.
– Voilà. Qu’est-ce que je peux vous servir, mademoiselle ?
– Un rosé pamplemousse.
Sophie sortit ses notes et son ordinateur portable et s’installa. Pour l’instant elle était seule dans la pièce tapissée de publicités rétro et de miroirs. Au-dessus d’une table voisine, un ventilateur brassait l’air moite de cette chaude journée de juin finissante.
– Voilà, dit le serveur en déposant précautionneusement le verre devant Sophie. Vous désirez manger quelque chose ?
– Oui, s’il vous plaît.
– Je vous apporte la carte.
Sophie savait déjà ce qu’elle prendrait en entrée. Elle avait envie des escargots depuis qu’elle avait entendu les Américains les mentionner. Par contre, elle était ouverte à tout pour le reste.
– Et voici !
Le serveur la regarda bien dans les yeux en lui remettant la carte. Le cœur de Sophie se mit à battre un peu plus vite. Il y avait longtemps qu’on n’avait pas flirté avec elle, et cela faisait du bien. Depuis qu’elle était à Paris, elle se sentait plus désirable. Elle avait remarqué les regards admiratifs des hommes quand elle marchait dans la rue, leurs sourires en coin, et parfois même, l’un d’eux lui adressait un « Vous êtes charmante, mademoiselle ». Cela n’avait rien de harcèlement sexuel, ce n’était pas comme ces hommes qui la suivaient parfois à Bruxelles en lui faisant des propositions graveleuses et la traitaient de « sale pute » quand elle refusait. A Paris, le regard des hommes était appréciateurs et respectueux, du moins dans l’expérience qu’elle en avait faite jusqu’à présent. Elle se sentait refleurir sous ses regards, et elle souriait plus, ce qui devait lui en attirer bien d’autres encore.
Elle parcourut la carte des yeux, un peu indécise. Elle mourait de faim et tout ou presque lui donnait l’eau à la bouche. Finalement elle se décida pour une viande de pâturage saignante accompagnée d’une onctueuse sauce au poivre, de frites et de salade. En dessert, elle avait envie d’une crème brûlée. Ou d’une tarte au citron. Elle déciderait plus tard, en espérant qu’après tout ça, elle aurait encore assez faim pour le dessert. Et pour faire descendre le tout, un pichet de rosé, s’il vous plaît !
Voyant qu’elle reposait la carte sur la table, le serveur fut là en un clin d’œil. A la dernière minute, elle décida qu’elle avait envie de terminer le repas sur une note fondante et commanda la tarte au citron.
– Vous n’allez pas exploser après tout ça ? se permit-il de demander sans cacher son amusement.
– Peut-être. C’est ça ou je ne mange plus pendant trois jours…
En attendant son repas, Sophie se mit en devoir de relire et d’organiser ses notes. Elle n’avança pas beaucoup, ses escargots étaient déjà là. Un délice. Le beurre d’ail était parfait, elle dut se retenir de ne pas le finir à la petite cuillère. Après cela elle sirota un verre de rosé, renonçant à travailler pendant le repas. Elle décida de prendre une vraie pause et en profita pour observer les gens autour d’elle, ce qu’ils mangeaient, à quoi ils ressemblaient, ce qu’ils portaient. Elle remarqua avec amusement que le charmant serveur jetait de fréquents regards dans sa direction. Quand il vit que son verre était vide, il s’empressa de venir le lui remplir, ce qui était parfaitement inutile étant donné que Sophie avait son pichet à portée de main. Mais c’était agréable d’être chouchoutée et d’avoir l’impression que quelqu’un était à sa disposition, prêt à exécuter le moindre de ses désirs. Cette pensée, avec toutes ses implications, la fit rougir, d’autant plus qu’elle était loin d’être insensible au sourire à fossettes et au jean moulant du jeune homme, elle devait bien se l’avouer. Elle se surprit même à être jalouse quand elle le vit faire la bise à une ravissante habituée qui s’installa au comptoir pour grignoter des tranches de saucisson.
Son bœuf arriva, à la cuisson parfaite. La sauce était succulente également, la salade, fraîche et croquante à souhait. Seules les frites laissaient un peu à désirer, mais c’était sans doute normal d’être déçue après avoir passé les six dernières années en Belgique… Quand à la tarte au citron, même si elle n’égalait pas celle de sa mère (Sophie était partiale, elle était prête à l’admettre), elle était tiède et fondante, bien citronnée sans être acide ni trop sucrée, comme c’était souvent le cas. Malgré sa bonne volonté elle ne put pas la finir, à moins de prendre le risque d’être malade, et elle laissa la croûte à regret sur le bord de son assiette qu’elle repoussa au bout de la table pour signifier qu’elle avait fini. Tout de suite, le serveur fut là pour débarrasser.
– Tout va bien, mademoiselle ? Il vous faut autre chose ?
– Ça va merci, répondit-elle. En tout cas je me suis régalée…
– Je le dirai à la cheffe, ça lui fera plaisir !
Avant de partir il désigna l’ordinateur fermé et les notes étalées sur la nappe blanche.
– Depuis tout à l’heure, je me demande : est-ce que vous êtes journaliste ?
– Non, lobbyiste à Bruxelles.
– Vous êtes ici en congrès alors, j’imagine ?
– C’est ça, je repars demain…
– Hey, Victor ! cria une voix.
– Excusez-moi, dit-il en emportant son assiette.
Il disparut dans la cuisine, et Sophie ouvrit son ordinateur et commença à pianoter sur le clavier. Toutes les cinq minutes, elle se surprenait à relever la tête et à chercher Victor du regard. Puis elle se forçait à se replonger dans son travail. Peine perdue. C’est à ce moment-là qu’elle sortit son téléphone pour regarder l’heure et qu’elle vit qu’un peu plus d’une demi-heure seulement s’était écoulée depuis qu’elle s’était attelée au procès-verbal. Victor lui apporta son verre « offert par la maison », elle le leva dans sa direction, ils se sourirent, elle en but une longue gorgée et décida que la journée était finie. Elle n’aurait qu’à travailler le lendemain dans le train, même si c’était quelque chose qu’elle ne faisait pas d’habitude, préférant regarder le paysage défiler par la fenêtre ou écouter des podcasts.
Elle referma son ordinateur, mit de l’ordre dans ses papiers et fourra le tout dans son sac. Aussitôt, Victor fut près d’elle, l’air un brin alarmé (ou est-ce qu’elle se faisait des idées?)
– Vous partez déjà ?
– Non, je range, c’est tout. Et puis, je n’ai pas encore fini mon verre…
– Prenez votre temps. Quand vous voudrez régler, mon collègue viendra vous encaisser. Moi, j’ai terminé mon service.
– C’est vous qui partez, alors ?
– Oui.
Victor vit la déception se peindre sur les traits de Sophie. Pour lui qui était comédien, lire les physionomies lui était aisé. Il s’engouffra dans la brèche.
– A moins que vous ne me permettiez de m’asseoir avec vous… pour discuter…
– Avec plaisir. Pour discuter, alors…
Sophie avait conscience de se trouver sur une pente glissante. Puis elle se dit qu’il n’y avait rien de mal à parler en toute innocence avec un homme charmant. Elle avait vu que la brasserie fermait à 23 heures. Ils se sépareraient alors et elle rentrerait sagement à son hôtel en ayant passé une bonne soirée.
– J’en ai pour une minute, dit-il.
Sophie vit avec étonnement que son verre était déjà vide et en commanda un nouveau en se promettant que ce serait le dernier. Victor revint sans son tablier noir, deux verres de rosé à la main.
– Au fait, je m’appelle Sophie, dit-elle.
– A Paris, Sophie !
Ils trinquèrent et passèrent l’heure suivante à discuter de tout et de rien. Elle apprit qu’il était comédien au conservatoire, qu’il était célibataire mais qu’il avait une petite fille de trois ans qu’il s’efforçait de voir le plus souvent possible, ce qui n’était pas évident étant donné qu’elle vivait à la Martinique (la mère avait refusé de rester à Paris, et il n’avait pas voulu la suivre), et elle lui parla de sa vie bruxelloise en omettant bizarrement de mentionner François. Lorsqu’elle s’en rendit compte, elle ne fit rien pour rétablir la vérité. Etait-ce le vin, le charme de Victor, l’ambiance surchauffée de la brasserie animée ? Toujours est-il que toutes ses bonnes résolutions avaient volé en éclat à l’instant où ils avaient trinqué. A 23 heures, le collègue de Victor vint gentiment les mettre dehors. Elle régla sa note en laissant un très généreux pourboire sur la table, et c’est presque naturellement qu’elle prit la main de Victor lorsqu’ils sortirent sur le boulevard animé. Elle avait l’impression de vivre une parenthèse hors de sa vie, comme si elle était une autre personne, et ce sentiment grisant l’enivrait plus sûrement encore que ne l’avaient fait les verres de rosé.
– Sophie…
Elle se tourna vers lui. Le vent tiède faisait voler les mèches folles qui étaient sorties de son chignon haut.
– Tu es belle, dit Victor en coinçant l’une d’elle derrière son oreille. Il en profita pour lui caresser le pourtour de l’oreille, puis suivit la ligne de sa mâchoire du doigt, celle de son cou, la courbe de son épaule nue sous la fine bride de sa robe à rayures. Les yeux plantés dans les siens, elle ne se rendit compte de ce qu’elle faisait que lorsqu’elle sentit ses boucles noires sous ses doigts. Elle s’accrocha à sa nuque, le cœur battant en comprenant que c’était sa dernière chance pour que tout en reste là, qu’après, il serait trop tard, et qu’elle ne la saisirait pas. François avait été son seul amant, et jamais elle n’avait eu l’impression d’avoir manqué quelque chose en s’engageant si jeune dans une relation si sérieuse, jamais elle ne s’était demandé ce que ça pouvait faire d’être dans les bras d’un autre homme, caressée par d’autres mains, embrassée par d’autres lèvres que celles de François. Jusqu’à cet instant.
Victor l’enlaça plus étroitement. Ils oublièrent les passants dont certains leur jetaient des regards amusés, ils occultèrent le bruit de la circulation, la rumeur de voix s’interpellant, la musique qui sortait des bars, jetés à corps perdu dans ce baiser qu’ils avaient attendu toute la soirée, ce baiser qui semblait ne devoir jamais s’arrêter, ce baiser que seule l’absolue nécessité de reprendre leur souffle parviendrait à interrompre et qui reprendrait aussitôt après.
Lorsqu’enfin leurs lèvres se détachèrent l’une de l’autre, Victor posa la question fatidique :
– Chez toi ou chez moi ?
– Chez moi, répondit Sophie.
Ils traversèrent le boulevard et entrèrent dans l’hôtel.

NaNo 2017 : 4

Joséphine humait avec délices l’odeur de terre chaude abreuvée de pluie. Les portes-fenêtres étaient grandes ouvertes sur la terrasse, et la jeune femme s’adonnait à une de ses activités favorites : écouter la pluie d’été crépiter sur les champs. Elle avait de la chance, c’était du colza d’un jaune intense qui poussait derrière la haie du jardin de ses grands-parents, ce qui donnait une qualité incroyable à la lumière filtrant à travers les lourds nuages gris. Joséphine était très sensible à la lumière et aux couleurs. Enfant elle faisait beaucoup de peinture, puis elle avait découvert sa passion pour les fleurs et avait délaissé ses tubes de gouache. Mais au fond, ce qui l’avait attirée dans le métier de fleuriste restait l’assemblage de formes et de couleurs, et les fleurs, avec la douceur de leurs pétales et leur parfum, étaient pour Joséphine un support de travail encore plus agréable que la peinture. Et puis elle adorait le caractère éphémère de ses créations et le fait qu’elle avait pu les réaliser de ses mains. Elle aimait aussi l’accessibilité de son artisanat et le fait que sa seule fonction soit le plaisir des sens. Sans oublier le fait que ses bouquets montraient aussi à leurs destinataires que quelqu’un avait pensé à eux. Si son travail contribuait à rapprocher les gens les uns des autres, elle en était heureuse. Jamais elle n’aurait pu s’imaginer travailler dans un bureau et tapoter toute la journée sur des touches d’ordinateur, cela lui paraissait bien trop abstrait.
– Il est magnifique ton bouquet ! disait justement Jeannette.
– Merci Mamie. Je suis contente qu’il te plaise !
Jeannette adorait les hortensias, en particuliers ceux d’un bleu majestueux, et Joséphine les avait assemblés à de l’eucalyptus, une orchidée Vanda, du viburnum en fruits, du myosotis, du delphinum ainsi qu’à une anémone. Le tout faisait un effet des plus extravagants disposé dans un vase de cristal gravé de lignes transparentes. Jeannette le déposa sur la table de bois sombre de la cuisine, l’admira un instant et s’attela à la préparation du café.
Joséphine regarda autour d’elle et soupira d’aise. C’était bon d’être de retour dans cette maison. Comme beaucoup d’enfants, elle avait passé de nombreux étés chez ses grands-parents, en particulier dans cette immense cuisine rustique aux murs blanchis à la chaux et aux poutres sombres apparentes. Cette pièce chaleureuse, avec son poêle en fonte, sa grande table de chêne et sa banquette d’angle, constituait le cœur de la maison. C’était là que les enfants jouaient l’hiver ou quand il pleuvait trop fort pour rester dehors (à noter qu’ils s’empressaient d’aller sauter dans les flaques dès que la pluie avait cessé), là que Jeannette tricotait, assise dans son fauteuil Voltaire recouvert de velours rouge, tout près du poêle, et là qu’Hubert, ancien chef cuisinier, préparait ses bons petits plats.
Du plus loin que Joséphine s’en souvienne, il y avait toujours eu un chien couché dans son panier près de la porte d’entrée. Hubert avait une passion pour les épagneuls bretons et sa chienne actuelle, qui répondait au nom d’Elisa (Hubert adorait Serge Gainsbourg), suivait les allées et venues de Jeannette du regard, la tête sagement posée sur ses pattes avant. Tout a coup elle se redressa et se mit à remuer la queue, ce qui indiqua à Joséphine que son grand-père était de retour.
– Voilà, je t’ai installée dans la chambre d’enfant, comme toujours, annonça-t-il en entrant dans la cuisine.
– Merci, papy ! dit Joséphine.
Elle l’embrassa sur la joue. Il sentait bon l’after-shave.
Hubert alla déposer un petit baiser dans le cou de Jeannette puis une caresse sur la tête d’Elisa avant de s’attabler en face de sa petite-fille.
– Jolies fleurs, dit-il. Je suppose qu’elles viennent de ta boutique ?
Joséphine hocha la tête.
– Tu es douée, commenta le vieil homme.
La jeune femme sourit.
– Et ta boutique, ça marche toujours aussi bien ? voulut-il savoir.
– De mieux en mieux ! J’ai même une employée maintenant ! Elle a commencé il y a une semaine.
– C’est bien, tu vas pouvoir recommencer à voyager !
– Je l’espère…
Joséphine était une infatigable voyageuse qui avait déjà visité nombre de pays, et ce alors même qu’elle n’avait pas encore vingt-cinq ans. Ce qu’elle aimait par-dessus tout, c’était l’aventure et le contact humain, loin des circuits touristiques de masse. Elle adorait dormir chez l’habitant, faire du stop ou parcourir des centaines de kilomètres à vélo, avec pour seuls bagages un sac à dos ou ses quatre sacoches de vélo ortlieb patinées par l’usage. Elle avait dû mettre un frein à sa soif de découvertes quand elle avait ouvert sa boutique, se contentant de city-trips en Europe. Cela ne la gênait pas outre mesure. C’était le prix à payer pour être son propre patron, et elle aimait son métier. Mais maintenant que les affaires avaient bien démarré, elle aurait bien aimé s’accorder un ou deux longs voyages par an. Elle devrait faire soigneusement ses calculs pour voir si elle pouvait se le permettre.
Jeannette disposa la cafetière, les tasses et tout le nécessaire à table et s’installa sur le banc, à côté d’Hubert. Joséphine se servit et se fit le « lait au café » sucré de son enfance, un plaisir qu’elle ne s’accordait qu’en visite chez ses grands-parents. Elle resterait deux jours et trois nuits chez eux, et Jeannette et Hubert étaient visiblement ravis de l’avoir et semblaient tout disposés à la chouchouter, ce dont Joséphine n’allait certainement pas se plaindre. Ils échangèrent les derniers potins de la famille et parlèrent de ce qui les occupait. Hubert voulait faire couvrir la terrasse avant l’automne, Jeannette avait fondé un club de poker qui se réunissait à tour de rôle chez ses membres pour passer des après-midis endiablés, et Joséphine parla de son séjour à Amsterdam. Même si Hubert et Jeannette avaient du mal à suivre la vie amoureuse de leur petite-fille et le bonheur qu’elle semblait en retirer, du moins pour l’instant, ils ne firent aucun commentaire désobligeant. Ils espéraient qu’un jour elle fixerait son choix sur un homme bien avec qui elle pourrait fonder une famille, mais elle était encore jeune, alors pourquoi la bousculer ?
Joséphine se resservit du café et croqua dans un macaron à la framboise. C’était la nouvelle marotte culinaire d’Hubert et sa recette était très réussie.
– Au fait, tu as des nouvelles de Sophie ? demanda Jeannette.
– Elle est à Paris en ce moment, pour un séminaire, répondit Joséphine.
– Et avec François, ça se passe comment ?
– Elle ne vous en a pas parlé ?
– Vaguement. J’ai l’impression que ça ne vas pas trop fort, dit Jeannette. En tout cas elle ne semblait plus très heureuse, au téléphone.
– C’est vrai, confirma Hubert. Elle fait comme si ça allait, mais on la connaît bien, notre petite, elle nous la fait pas, à nous.
– Tu sais si c’est grave, ce qui se passe entre eux ?
– Ecoutez, si elle ne vous a pas donné de détails, c’est qu’elle ne tient pas trop à en parler pour l’instant. Je suis sûre qu’elle vous mettra au courant de tout dès qu’elle sera prête.
– Mais toi, tu sais quelque chose, pas vrai ? fit Hubert avec perspicacité.
– Elle s’est confiée à moi, c’est vrai. Elle m’a aussi dit de ne rien répéter.
– A nous, tu peux bien le dire, non ? insista Jeannette.
– Désolée, mamie, mais non.
Joséphine vit à la bouche pincée de Jeannette qu’elle l’avait vexée.
– Mamie, ce n’est pas qu’elle ne vous fait pas confiance. Je pense juste qu’elle ne veut pas vous inquiéter inutilement tant qu’elle ne saura pas où elle en est.
– En attendant on se fait du soucis pour elle, nous !
– Laisse la p’tite tranquille, chérie, dit Hubert en pressant la main de sa femme.
Jeannette se détendit.
– D’accord. Je vais nous rechercher une goutte de lait pour le café.
Ils changèrent de sujet. Hubert se leva pour fermer la porte-fenêtre. La pluie continuait à tomber, le ciel s’était encore assombri et l’air avait fraîchi. Même si c’était l’été, Joséphine espéra qu’ils allumeraient le poêle. Ainsi elle pourrait lire blottie près de sa chaleur. Elle avait emmenée Belle du seigneur en prévision et se réjouissait déjà de s’y replonger. Adolescente elle était un peu amoureuse de Solal et elle avait hâte de le retrouver, même si aujourd’hui, elle n’aurait pas voulu vivre le grand amour qu’il vivait avec Ariane. Leur histoire l’avait vaccinée contre la passion poussée à son extrême. Sa vision du grand amour, elle l’avait sous les yeux en cet instant. Hubert et Jeannette auraient cinquante-deux ans de mariage le mois prochain et ils savaient encore se montrer tendres l’un envers l’autre. Leur couple avait harmonieusement traversé la vie de famille puis l’arrivée à la retraite, et avait survécu à la perte d’un enfant. Joséphine n’avait jamais connu son oncle Michel, mort d’une méningite à l’âge d’un an.
Le téléphone sonna, et Jeannette se leva pour aller répondre. L’appareil vétuste était dans la pièce voisine, un petit salon dans lequel trônait une télé à tubes cathodiques et qui leur servait aussi de bureau.
– Tu as fini ? lui demanda Hubert.
– Oui, merci.
Joséphine rassembla les assiettes et les couverts et les tendit à son grand-père. Ensemble ils débarrassèrent la table, et comme la conversation de Jeannette avait l’air de durer, ils entreprirent de faire la vaisselle.
– Ta grand-mère et moi, nous sommes toujours partagé le travail de femmes, fit-il avec un clin d’œil.
Joséphine sourit, sachant très bien qu’il ne pensait pas sérieusement ce qu’il disait. Hubert rangeait la dernière assiette dans le vaissellier quand Jeannette revint.
– Ça va ma chérie ? s’inquiéta Hubert.
Jeannette, le teint pâle, fixa Joséphine.
– Mamie, qu’est-ce qu’il se passe ? C’était qui, au téléphone ?
– Ta mère.
– Elle va bien ? Et papa ? Dis-moi, s’il te plaît, tu commences à me faire peur.
– Pas Marylin. Sylvie.
Hubert s’empourpra.
– Sylvie ? Mais qu’est-ce qu’elle peut bien vouloir à notre Joséphine ? s’écria-t-il.
– Elle veut la voir.
Joséphine resta interdite, trop surprise par cette nouvelle pour pouvoir réagir. Puis la colère de son grand-père l’atteignit. Elle le comprenait, elle aussi en avait souvent ressenti, dans le passé. Puis vint la curiosité. Qu’est-ce que Sylvie pouvait bien avoir à lui dire ?
– Pourquoi ? finit-elle par demander.
– Elle ne me l’a pas dit.
– Qu’est-ce qui t’a pris si longtemps, alors ? voulut savoir Hubert.
– Elle a essayé de me convaincre de lui donner les coordonnées de Joséphine, mais je lui ai répondu que tu étais adulte et que si tu n’avais pas pris contact avec elle ces dernières années, c’est que tu n’en avais pas envie. J’ai fini par lui donner ton adresse email, pour avoir la paix. J’espère que tu ne m’en veux pas… Tu pourras l’effacer sans même le lire si tu ne veux rien savoir… Elle m’a prise complètement au dépourvu !
– A ta place j’aurais raccroché directement, fulmina Hubert. Lui donner l’adresse de Joséphine, même son adresse email, après ce qu’elle lui a fait !
– Je ne savais pas quoi faire d’autre, elle m’a fait pitié, je dois l’avouer. Elle avait l’air désespérée.
Jeannette se mordit la lèvre inférieure. Joséphine s’approcha d’elle et la prit dans ses bras.
– Je suis désolée, ma chérie, je t’ai mise dans une situation impossible ! dit la vieille dame.
– Ne t’en fais pas, il ne lui serait pas trop difficile de me retrouver. Mon nom et l’adresse de ma boutique sont sur internet de toute façon. Si elle a quelque chose à me dire, j’aime autant qu’elle m’écrive un email plutôt qu’elle se pointe à l’improviste ! Non, mamie, tu as bien fait.
Ils se rassirent à table. Joséphine enfouit son visage dans les mains. Jeannette lui caressa doucement le dos.
– Qu’est-ce que tu comptes faire ? demanda-t-elle.
– Je n’en sais rien.
En vérité la curiosité l’avait emporté. Une pointe de remords, aussi. Et si Sylvie était sur le point de mourir ? Pouvait-elle lui refuser le droit de lui parler une dernière fois ? De lui laisser une chance de s’expliquer ? Même si elle doutait que ce que Sylvie avait à lui dire puisse changer quoi que ce soit à leur relation, elle était curieuse de le savoir.